« Je suis intéressé par les aventures humaines»

Entretien avec Mathieu Sapin

Michel Sapin IFP

Le dessinateur Mathieu Sapin devant les étudiants en janvier 2013.

Le dessinateur Mathieu Sapin a rendu visite aux M1 cette année dans le cadre du séminaire sur le journalisme politique. A cette occasion, chacun a pu le questionner sur son album Campagne présidentielle – 200 jours dans les pas du candidat Hollande (Dargaud, 2012) mais aussi sur sa vision du journalisme. En plus d’avoir vécu avec les journalistes politiques durant la campagne, il avait au préalable consacré un album au quotidien Libération (Journal d’un journal, Delocour, 2011).

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« Informer les médias qui nous informent »

Entretien avec Patrice Collen, journaliste à l’Agence France Presse. 

AFP_TV

Patrice Collen travaille depuis 2007 à la direction de la rédaction de l’AFP, où il s’occupe notamment des stages, du recrutement, du parcours d’intégration des jeunes journalistes recrutés en CDD et des relations avec les écoles de journalisme. Après une maitrise de droit, Sciences Po Paris et le CFJ (promo 73), il a travaillé brièvement à Paris-Normandie (Rouen) et Europe 1, mais a fait la quasi-totalité de sa carrière à l‘AFP où il est entré 74.

Il a été successivement au desk international, journaliste à Londres, journaliste à Washington, au desk international à nouveau, puis directeur du bureau de Dakar, chef de vacation au desk France, à la rubrique tourisme/aménagement du territoire, adjoint au rédacteur en chef France, responsable du secteur sciences-environnement-médecine au sein du service Société.

Il est venu présenter à l’IFP l’agence et les défis qu’elle doit relever.

S’il fallait présenter l’AFP en quelques mots à un “profane”, que diriez vous ?

Le métier d’une agence comme l’AFP est d’informer les médias qui nous informent. En déclinant en six langues toute la gamme de l’information, depuis le factuel le plus court jusqu’aux papiers d’analyse et reportages plus « écrits », vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A ce métier historique, la production de dépêches qui constituent un « fil », se sont ajoutées la photo, l’infographie, plus récemment la vidéo. L’avènement du numérique a conduit l’agence à investir de nouveaux champs : web, mobile, vidéo HD… Mais les exigences restent les mêmes : rigueur, rapidité, hiérarchisation, éclairage, neutralité.

Quels vous paraissent les grands défis que doit relever l’AFP ces prochaines années ? Et comment l’AFP s’y adapte-t-elle ?

Les agences ont perdu le monopole du « breaking news ». Il y aura toujours un SMS, un tweet précédant une dépêche. D’où la nécessité absolue d’apporter très rapidement ce qui permettra à une dépêche, une photo, une vidéo de se démarquer du « bruit » ambiant : rigueur (d’où vient cette information ?), hiérarchisation (quelle importance lui donner ?), éclairage (qu’est-ce que cela signifie ?).

Les exigences restent les mêmes : rigueur, rapidité, hiérarchisation, éclairage, neutralité.

Les contraintes de rapidité font partie de l’ADN des agences de presse, et de mémoire d’agencier, on est toujours resté à l’affut de ce que faisait, disait, annonçait « la concurrence ». L’avènement du numérique n’a fait qu’amplifier ces exigences. Mais on doit aussi être les premiers à donner une information vérifiée, sourcée et expliquée. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pourra se démarquer de tout ce qui circule – gratuitement – sur le net et les réseaux sociaux.

Un autre défi auquel sont confrontées les grandes agences de presse est la crise des médias : des journaux mettent la clé sous la porte, d’autres revoient leur prévisions budgétaires à la baisse. Sans pour autant qu’un nouveau modèle économique apparaisse encore clairement du côté de la presse numérique. D’où la nécessite de diversifier au maximum notre offre, en direction de la PQR notamment.

Siège de l'AFP, place de la Bourse à Paris / Guillaume GendronL’AFP souhaite approfondir ses relations avec les Ecoles de journalisme reconnues par la profession. Pourquoi et de quelles manières ?

Les raisons sont multiples. Fondamentalement, les étudiants d’aujourd’hui seront bien entendu les journalistes de demain, appelés pour la plupart à travailler sur nos contenus. Il est donc important qu’ils soient familiarisés avec notre production, nos méthodes, nos techniques d’écriture dès l’école. En couverture texte, ces techniques d’écriture constituent en outre à nos yeux un excellent support pour l’apprentissage des techniques de base rédactionnelles. A côté de l’enseignement « métier », qui a toujours existé dans les bonnes formations au journalisme en fin de cycle, nous souhaitons aider les écoles à mettre en place des initiations dès la première année.

Parallèlement, nous souhaitons développer tout ce qui peut contribuer à ce que l’un  des principaux acteurs de l’information en France soit mieux connu des étudiants : conférences, visites des locaux, intervention d’agenciers dans des domaines de compétences divers…

Les agenciers sont souvent qualifiés de journalistes de l’ombre, mais il n’est pas inutile que les professionnels de demain aient quelques lumières sur ce volet moins connu du monde médiatique.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Photos : (1) Logo de l’AFP TV / (2) Siège de l’AFP place de la Bourse – Guillaume Gendron 

Le journalisme sportif : un journalisme «impur» ?

Entretien avec Karim Souanef, chercheur en science politique

Karim Souanef, lors de sa visite à l'IFP / Photo : Sara Taleb

Karim Souanef termine une thèse en science politique à l’Université Paris-Dauphine où il est attaché temporaire d’enseignement et de recherche. Sa thèse porte sur le journalisme sportif. Dans le cadre d’un séminaire sur « Les sources des journalistes », il est venu présenter à l’École ses travaux et questionner un journalisme souvent décrié. Ses analyses sont d’autant plus éclairantes qu’il connaît l’univers sportif de l’intérieur, ayant pratiqué le sport de haut niveau avant d’être reçu à une licence STAPS puis un master en science politique. 

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP.

Les journalistes sportifs doivent-ils être regardés comme des journalistes différents de leurs confrères ?

Les journalistes « sportifs » ou « de sport » sont souvent décriés. Classiquement, la critique du journalisme sportif se fonde sur deux points. Le premier insiste sur le fait que cette spécialité porterait sur un objet mineur au regard de sujets plus « sérieux » comme la politique ou l’économie. C’est ce qui explique notamment que leur salaire était inférieur à celui des « rubricards » les plus prestigieux jusqu’en 1968. Aujourd’hui, ce principe de vision dénote d’un tropisme élitiste qui néglige les effets du sport dans le monde social. 

Le second repose sur le rapport aux sources. Ces journalistes seraient trop proches de l’espace sportif alors que l’excellence journalistique valorise l’autonomie. Les titres dithyrambiques du journal L’Equipe ou les prises de position trop partisanes des commentateurs de télévision nourrissent cette dimension de la critique. Là encore, cet argument est fragilisé lorsqu’on décentre le regard pour constater ce que se passe du côté des autres spécialistes du journalisme et de leurs relations avec leurs sources d’informations.

Il est donc hâtif de postuler d’emblée la spécificité du journalisme sportif au regard des autres spécialités. Ce mode de raisonnement empêche de voir les rapports d’homologie entre les différents sous-espaces journalistiques. Si l’on opte pour une démarche comparative, on remarque une évolution assez similaire entre le sous-espace du journalisme sportif et celui du journalisme politique. La professionnalisation des espaces sportif et politique s’accompagne dans les deux cas d’une spectacularisation des enjeux.

On remarque une évolution assez similaire entre le journalisme sportif et le journalisme politique…

La spécialité a beaucoup évolué depuis les années 80…

En effet, le « sport-spectacle » prend de nouvelles formes à partir de cette période. Si, historiquement, le sport de compétition s’est construit dans une logique commerciale pour dynamiser les ventes de journaux, à l’instar du Tour de France créé et organisé par le quotidien sportif L’Auto en 1903, la collusion structurale entre sport et médias se complexifie avec l’emprise de la télévision dans les années 80. La libéralisation du marché de l’audiovisuel entraine une concurrence entre médias pour obtenir l’exclusivité de la retransmission des événements sportifs. Ainsi, des chaines privées conscientes des retombées en termes d’audiences et de recettes publicitaires négocient chèrement la propriété de ces droits télévisées. A ce jeu, Canal+ en 1984 va avoir une grande influence dans la commercialisation du sport et du football en particulier. Cette nouvelle économie a eu un double effet. Tout d’abord, elle bouleverse la morphologie du groupe des journalistes sportifs en ce qu’elle fait émerger de nouvelles figures dominantes comme les commentateurs ou, un peu plus tard, les consultants. Ils incarnent un nouveau mode de légitimité professionnelle concurrent de celui des journalistes de presse écrite. Par ailleurs, la marchandisation du sport et les intérêts économiques qui en découlent obligent les institutions sportives à se professionnaliser et à intégrer la communication à leurs activités.

Les relations aux sources sont-elles homologues aux autres rubriques ?

Avant les années 1980, le journaliste est considéré comme un membre de la grande « famille du sport ». Dès lors que les droits télévisés transforment le sport professionnel en un véritable marché économique, les institutions sportives se structurent et se dotent de services de communication. L’information est jugée stratégique pour ne pas mettre en péril l’équilibre financier de l’entreprise sportive. Si l’on prend l’exemple de l’espace le plus commercial du sport français, le football, le journaliste est mis à distance par des dispositifs contraignants déployés par les attachés de presse et autres « communicants ». Si, dans la presse dite de référence, le traitement du sport n’est pas très affecté par ces mutations car il se concentre essentiellement sur les « à-côtés » et la dimension sociétale du sport, les journalistes de la presse commerciale (L’Equipe, Aujourd’hui en France…) doivent négocier l’accès à l’information ou contourner les filtres de communication pour traiter l’actualité « chaude ». A l’image de ce qui se passe dans le journalisme politique ou économique, les journalistes sportifs apportent cependant des réponses hétérogènes selon leur média d’appartenance. Lorsqu’il s’agit d’évoquer les relations aux sources, le journalisme sportif est une catégorie peu pertinente en ce qu’il convient de la déconstruire pour comprendre la pluralité des interactions.

 L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

C’est un domaine peu occupé par la sociologie du journalisme…

Paradoxalement, le journalisme sportif est un objet délaissé alors qu’il est souvent cité en tant que « modèle-repoussoir » du journalisme. Lorsqu’il est évoqué dans les travaux scientifiques, c’est pour le renvoyer du côté de l’impur, du journalisme de communication. N’est-ce pas en soi une bonne raison pour l’étudier en profondeur et comprendre les éventuelles conduites déviantes ? Les chercheurs en sociologie du journalisme privilégient l’étude de la noblesse professionnelle au détriment du journalisme « d’en bas ». Cette vision correspond plus à un biais intellectualiste qu’à une réalité sociale.

Comment en êtes vous venu à retenir cet objet ?

D’une part, en raison de la pauvreté de la littérature scientifique. Il est nécessaire de dépasser les représentations communes autour d’un objet qui suscite de plus en plus la critique du public exprimé par le biais des courriers de lecteurs ou les réseaux sociaux.

D’autre part, j’entretiens moi-même un rapport intime à l’objet. A l’image des journalistes que je rencontre dans le cadre de mon enquête, j’ai été socialisé très tôt à la presse sportive et à la pratique de différentes disciplines (athlétisme, football).  Le choix de mon objet de recherche comporte le risque de l’engagement. Tout comme le journaliste face à un sportif dont il admire les performances, la difficulté est de ne pas se laisser pervertir par la subjectivité. L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

Propos recueuillis par Jean-Baptiste Legrave, directeur de l’École de journalisme de l’IFP

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

+ Les traveaux suivants de Karim Souanef sont en ligneDe la main d’Henry à la déroute de Knysna : traitement médiatique et communication politique, à propos de la bien-pensance sportive ; ainsi que des notes de lectures sur La face cachée de L’Équipe de David Garcia, dans les Cahiers du Journalisme N°21. 

« Le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique »

Entretien avec Nicolas Cori, journaliste à Libération

Les M1 entament ce lundi un séminaire  d’une semaine portant sur le journalisme politique, animé par Jean-Baptiste Legavre. L’an dernier, Nicolas Cori avait été notamment invité dans le même séminaire. Il revient ici sur sa vision critique du journalisme politique.

Nicolas Cori, dans les locaux de l'école de journalisme de l'IFP. Photo IFP : Sara Taleb

Propos recueillis par Jean Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Nicolas Cori est journaliste à Libération depuis 2000, en charge depuis mai 2011 des « affaires ». Il a été journaliste politique de janvier 2010 à avril 2011, couvrant l’Elysée. Il poursuit ici une réflexion sur le journalisme politique. Invité à l’IFP dans la foulée d’une prise de position courageuse et iconoclaste parce que rarement publique aux Assises du journalisme de l’automne 2011 tenues à Poitiers, il propose une critique du traitement médiatique de la politique.

Vous êtes très critique du journalisme politique actuel…

Je suis critique d’abord en tant que lecteur, téléspectateur… c’est-à-dire en tant que citoyen qui n’est pas satisfait de la manière dont les « nouvelles » politiques sont traitées. Je constate que, dans la plupart des cas, les petites phrases, les stratégies des appareils politiques ou la personnalité des politiques prennent le pas sur ce qui devrait être le véritable débat démocratique: la confrontation d’idées et de projets politiques. Il s’agît d’un constat assez banal.

Mais c’est en tant que professionnel ayant eu une expérience concrète du journalisme politique que je voudrais développer cette critique. J’ai en effet passé un an à suivre l’Elysée pour le service politique de Libération.

Quelle a été votre expérience ?

J’ai vécu « physiquement » des pratiques journalistiques qui m’étaient étrangères et m’ont rebuté. La première d’entre elles, je l’appelle « journalisme de groupe ». Dès mes premiers déplacements (dans la salle des Quatre colonnes de l’Assemblée nationale ou lors de visites présidentielles en province), je n’ai pu exercer ce métier qu’au milieu de dizaines de mes confrères. Parler à un politique en tête à tête est l’exception. De manière formelle ou informelle, la norme est la conférence de presse avec un politique assailli de questions de journalistes. Chacun joue des coudes pour poser des questions, ou simplement entendre ce qui se dit, mais ce n’est pas la concurrence qui domine. Il règne en fait une forme d’entraide mutuelle entre professionnels, institutionnalisée avec le système des « pools » : ceux qui ont eu accès à l’information racontent ce qui s’est passé à ceux qui n’ont pas assisté aux événements.

Deuxième expérience, la sensation de faire un travail très routinier. Au bout de quelques semaines, j’ai compris que mon agenda serait amené à se répéter avec très peu d’autonomie, la semaine politique étant très encadrée par des événements incontournables : conférence de presse des porte-parole de parti le lundi, des présidents de groupes parlementaires le mardi matin, question d’actualité le mardi et le mercredi après midi, conseil des ministres le mercredi matin, déplacements en province du Président le mardi ou le jeudi matin… Il y a aussi les interviews politiques radiophoniques chaque matin, les « clubs de la presse » le dimanche. Enfin, d’autres événements ont une périodicité plus espacée mais tout aussi inévitable : universités d’été, journées parlementaires… Jusqu’aux élections elles-mêmes ! Cette routine, on la retrouve enfin dans les interlocuteurs. Ce sont toujours les mêmes personnes à qui l’on doit parler : chefs de parti et conseillers, ministres et députés qui comptent.

En quoi est-ce différent des autres formes de journalisme?

Ma principale expérience, autre que journaliste politique, a été de travailler pendant dix ans au service Économie de Libération. Aujourd’hui, j’appartiens à une cellule « Investigation » et je suis les affaires. J’y ai vécu des choses complètements différentes. Dans ces deux domaines, les moments où je suis au contact de mes collègues sont assez rares : quand on suit une entreprise, celle-ci ne fait, d’habitude, que quatre conférences de presse par an pour présenter ses résultats financiers ; dans les affaires, on ne retrouve les autres journalistes qu’au moment des procès ou d’audiences de procédure. Les sujets que l’on traite, et les personnes que l’on fréquente, se renouvellent beaucoup plus. Une affaire a sa propre temporalité et le monde économique est beaucoup plus vaste que le monde politique. La liberté du journaliste, ainsi que la possibilité de réaliser un travail véritablement personnel, sont beaucoup plus importantes.

Aux Assises de Poitiers 2011, plusieurs journalistes politiques avaient été choqués par vos propos, vous accusant d’exprimer là les frustrations de celui qui n’était plus « des leurs » ou de tenir une vision partiale parce que vous n’aviez été qu’un an journaliste politique…

Aux Assises, la principale critique est venue de Gérard Leclerc, actuellement président de Public Sénat, et ayant fait une longue carrière à France 2, notamment comme chef du service Politique. Il m’a reproché deux choses: la première, de parler en tant que journaliste d’investigation, activité qui serait aussi critiquable, notamment pour son rapport avec les sources judiciaires. Il s’agît d’une remarque que j’entends très souvent de la part de professionnels qui ne se sentent pas à l’aise avec ce qu’ils font et qui veulent englober leurs collègues dans leurs « turpitudes ». Sur le fond, il s’agît d’une critique de mauvaise foi. Le journalisme dit « d’investigation » tel que l’imagine Gérard Leclerc, qui consisterait à recopier des PV d’instruction, n’a rien à voir avec le journalisme politique: les sources (avocats, policiers…) ne sont pas le sujet principal de curiosité des journalistes, mais les personnes mises en accusation (qui, elles, n’ont bien souvent aucun rapport avec les journalistes). De toute façon, il ne s’agît pas de ma manière de concevoir le journalisme d’investigation.

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une opinion publique du milieu journalistique…

Le deuxième reproche était plus pertinent. Il consistait à dire que, si j’avais effectivement fait ce que je décrivais, alors ma critique était recevable, mais s’appliquait à moi seulement. D’autres journalistes politiques feraient autrement et mieux leur métier. Je vois bien à quel type de « bon » journaliste politique Leclerc fait allusion: à ces anciens qui, du fait de leur carnet d’adresse tissé depuis très longtemps, et aux contraintes allégées de publication (parce qu’ils travaillent en presse hebdomadaire ou magazine) peuvent se permettre de ne pas pratiquer assidument le journalisme de groupe, en ne participant pas à tous les déplacements politiques. Ils obtiennent des rendez-vous seul à seul avec le chef de l’État, réussissent à sortir des informations confidentielles grâce à leurs multiples sources… Pourquoi pas? Théoriquement, un journaliste peut exister. Mais d’abord, cela implique qu’il soit âgé, et qu’il soit passé parce ce que j’ai décrit, à savoir du journalisme de groupe, à haute dose, pendant des années. Ce que je n’étais pas prêt à faire. Et cela veut aussi dire qu’il a intégré les valeurs et les comportements de son milieu (sauf à imaginer quelqu’un qui accepte de souffrir pendant tout ce temps!) et que, même détaché physiquement de ses confrères, il continue à partager avec eux les mêmes sujets d’intérêt: notamment les petites histoires politiciennes de lutte pour le pouvoir.

Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

Les sources se comportent-elle autrement dans les secteurs dans lesquels vous avez déjà travaillées ?

La grande différence entre le milieu politique et le reste de la société, c’est que les médias font partie prenante de l’univers politique alors que les autres acteurs sociaux peuvent s’en passer. Pour un chef d’entreprise, un avocat, un syndicaliste, un procureur, etc. entretenir de bonnes relations avec les journalistes peut être un plus, mais ce n’est pas nécessaire à la réalisation de son métier. Les instances de légitimation sont avant tout internes. Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

D’où des relations très différentes avec les sources. Dans le monde apolitique, on est confronté à des sources très disparates. Certains interlocuteurs peuvent se comporter comme des « amateurs » en matière de communication : en se réfugiant dans le silence, en se révélant très volubiles à l’encontre de ses propres intérêts, ou en tentant de faire pression sur un journaliste. Dans le monde politique, les sources sont toutes calibrées de la même manière : on a affaire à des professionnels de la parole qui, quelle que soit l’hostilité à l’égard de leur interlocuteur, répondent toujours et maîtrisent parfaitement le message à faire passer, ainsi que la manière de le faire passer. Par exemple en choisissant de recourir à un propos « off » (sachant qu’il y a plusieurs niveaux de « off »…)

Au-delà de vos goûts personnels, en quoi les pratiques des journalistes politiques sont critiquables ?

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une « opinion publique du milieu journalistique ». A force de travailler ensemble, de vivre ensemble, le jugement des journalistes s’uniformise. Même si on appartient à des rédactions aussi opposées politiquement que Le Figaro ou Libération, on se rejoint pour trouver « important » tel ou tel passage d’un discours  politique, ou pour juger bonne ou mauvaise la performance d’un acteur politique. Le résultat, c’est que, collectivement, les médias portent, à intervalle régulier, des jugements très contestables : Chirac est un has been (en 1995), Jospin ira au second tour (2002), Sarkozy a changé (2007)…

Quant à la routine, elle tue l’autonomie journalistique et la possibilité d’enquêter au-delà des situations convenues. Cela produit un journalisme politique peu original et assez répétitif, qui donne aux plus petites évolutions et aux événements les plus insignifiants, une importance démesurée : la « présidentialisation » de Sarkozy, tous les signes d’une future candidature de DSK…

Comment expliquez-vous que d’autres rédacteurs acceptent plus volontiers que vous, se sentent plus à l’aise en tout cas, ce mode de fonctionnement ?

Le journalisme politique peut offrir beaucoup de satisfactions. On travaille beaucoup mais, quand on suit le chef de l’Etat, on est  au cœur du pouvoir. Il y a l’excitation d’être tous les jours dans l’actualité, de suivre une campagne électorale. Il y a le « jeu » politique lui-même : les alliances, les coups bas, les retournements de situation… qui construisent sans cesse des histoires. Après, tout est question de goût et de personnalité.

Lors de votre venue à l’IFP, vous avez insisté sur cette idée que la politique était d’abord traitée dans les services « Société », qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Disons plutôt que le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique, ne s’intéressant qu’à la conquête et à la conduite du pouvoir, pas aux affaires publiques, c’est-à-dire à tout ce qui a trait à l’organisation de la société. Cela ne veut pas dire que cet aspect-là est ignoré des médias, simplement qu’il est traité par les autres journalistes. Il existe une division du travail simple dans les rédactions : quand un politique annonce une réforme, le journaliste politique se voit confier un article pour resituer l’événement dans un cadre d’analyse purement politicien (« il veut se rapprocher du centre », « adresser un signe à l’extrême droite »…), et le journaliste rubricard du service société (ou économique) explique quel effet la réforme est susceptible d’avoir sur la société. En clair, le journaliste société s’intéresse au fond, le journaliste politique à la forme. Et tout simplement, je pense que le fond est plus important.

N’êtes vous pas ici optimiste ? Ne peut-on pas dire qu’il y a aussi des luttes de frontières, des tentatives d’appropriation et qu’un sujet est d’abord traité par le service politique dès lors qu’il est pris en charge par l’instance politique (partis, parlement, professionnels de la politique…). Et que les frustrations des journalistes non politiques sont bien réelles dans les rédactions ?

Ce que vous décrivez est vrai, mais je ne vois pas pourquoi cela engendrerait forcément de la frustration. Il y a du travail pour tout le monde, et même beaucoup de travail! Les effectifs des rédactions ont fortement diminué du fait de la crise de la presse. Et les journalistes non-politiques sont très souvent mobilisés pour faire la Une. Quant à moi,  j’ai été beaucoup plus frustré en tant que journaliste politique qu’en tant que journaliste non-politique.

Le fact checking est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps.

Ne peut-on pas observer au-delà des invariants que vous venez d’analyser ici des changements importants du journalisme politique intervenus à l’occasion de cette campagne présidentielle 2012 : montée en puissance d’un journalisme observant minute par minute des professionnels de la politique sous surveillance constante (internet, live, chat, chaînes d’information en continue, tweets, etc.), installation plus nette d’un journalisme dit « de données », « newsrooms » mettant en interrelation des journalistes.fr avec des journalistes « papier » n’ayant pas toujours le même âge, socialisations professionnelles, croyances dans l’importance de la politique, mais aussi adoption quasi généralisée par les journalistes « papier » de blogs, et participation beaucoup plus forte de ces derniers à un journalisme 2.0, etc. Comment regardez-vous ces changements ?

Je ne sais pas si les changements que vous décrivez sont si importants que cela. Le fact checking (ou journalisme de vérification), par exemple, est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps. Il était courant d’écrire des articles à partir de décryptage de fond de la parole des politiques. Simplement, la pratique n’était pas appelée ainsi et n’était pas institutionnalisée. Concernant Twitter, ce site a été utilisé par de très nombreux journalistes, mais cela leur a surtout permis de concurrencer les agences de presses, en annonçant en premier des déclarations de politiques. Quant aux journalistes politiques qui tiendraient un blog, je n’en ai pas vu beaucoup: ils n’ont pas le temps en campagne! Enfin, avec les newsrooms, qui ont effectivement tenté de mélanger journalistes papier et net, je ne vois pas ce qui en sorti de neuf, si ce n’est de lire sur Internet le même type d’article que sur le papier.

La preuve selon moi que le journaliste politique ne s’est pas profondément modifié en 2012, c’est que les politiques, eux, ont continué à mener campagne comme avant. En tenant meeting, en faisant des déplacements, en participant à des émissions et des débats télévisés, et, notamment pour Nicolas Sarkozy, en mentant effrontément comme si le fact-checking n’avait aucune importance!

Entretien réalisé en juillet 2012

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

« Aider les étudiants à trouver – ou retrouver – un ton personnel »

Trois questions à : Pascal Dervieux, journaliste à France Inter et intervenant en session radio en deuxième année

Pascal Dervieux. Photo IFP: Sara Taleb

Pascal Dervieux est l’un des responsables d’« Interception » sur France Inter, une émission dédiée au grand reportage. Après une formation à l’école de journalisme de Strasbourg (CUEJ), il multiplie les expériences professionnelles, en télévision d’abord (FR3 Bordeaux notamment) avant de choisir la radio au moment où Radio France implante son réseau local. Il participe à la création de Radio France Périgord en 1982, puis à l’ouverture de Radio France Tours six ans plus tard. En 1990 il entre à la rédaction de France Culture, puis passe 7 ans (1996-2003) à Moscou comme correspondant de Radio France en Russie.

A son retour en France, il intègre pendant six ans le service étranger de France Info, avant de passer à  France Inter en 2009. Entre temps, il suit pendant une année une formation de JRI (Journaliste Reporter d’Images) au CUEJ et travaille pour la télévision sur les plannings des chaînes nationales, en particulier France 3. L’occasion d’occuper le poste de correspondant en Russie  le fait revenir vers ses premières amours radiophoniques. Et jamais depuis il n’a regretté ce choix.

Quel est l’objectif de votre cours à l’IFP ?

La session que j’anime dure deux semaines. C’est très court. Mais cette formation fait suite au travail déjà accompli en première année. J’ai donc décidé d’en fixer les limites à des aspects essentiellement techniques.

Il s’agit de familiariser les étudiants aux outils qu’ils auront à utiliser, soit au sein de rédactions, soit en tant que journalistes indépendants. Nous  pratiquons les logiciels les plus couramment employés, tels Netia ; les enregistreurs les plus répandus :  les petits enregistreurs numériques type Edirol ou Zoom, mais aussi les matériels professionnels dont le Nagra Ares-C, appareil encore largement en dotation dans les rédactions nationales dont la maîtrise est indispensable pour présenter les différents concours en fin de scolarité. Cette partie de l’enseignement est d’ailleurs chaque année l’occasion de constater la rapidité avec laquelle les nouvelles générations assimilent la maîtrise de tous les aspects techniques de la profession.

Mais la chose essentielle – et qui, elle, est beaucoup plus difficile à maîtriser – c’est la pratique du micro. A une époque où chacun subit quotidiennement un véritable bombardement  médiatique, il faut bien constater que beaucoup d’étudiants ont adopté ces bien mauvaises habitudes véhiculées y compris par les plus grands médias : ton formaté, tics de langage, débit sans ponctuation… des habitudes malheureusement  souvent associées à la crédibilité professionnelle. L’essentiel du travail consiste donc à aider les étudiants à trouver – ou retrouver – un ton personnel, naturel. Et si l’on reproche, à raison, aux écoles de journalisme de formater leurs étudiants, alors disons que l’objectif essentiel de cette courte session est tout le contraire : permettre à chacun de se nourrir de sa propre personnalité plutôt que d’adopter les standards en cours.

 Il faut bien constater que beaucoup d’étudiants ont adopté ces bien mauvaises habitudes véhiculées par les plus grands médias : ton formaté, tics de langage, débit sans ponctuation…

Pour cela, la pratique étant plus efficace que la théorie, j’essaie de multiplier au maximum les exercices au micro, sous toutes leurs formes : flashs, journaux, reportages.

Qu’est-ce que cela vous apporte d’enseigner à l’IFP ?

La fréquentation de jeunes gens de cette génération permet de connaître les nouveaux comportements en matière de « consommation » d’information. Cela permet par exemple de prendre conscience de l’importance du media internet et, a contrario, du désintérêt – passager je l’espère – pour les medias classiques, y compris la radio. Plus généralement, enseigner une matière professionnelle constitue toujours une saine occasion de s’interroger sur ses propres pratiques. Et cette occasion nous est trop rarement fournie dans le cadre professionnel !

Avez-vous des modèles dans le journalisme ?

Frédéric Pottecher, un journaliste de l’ORTF. C’était un chroniqueur judiciaire des années 60-70. Un petit monsieur rondouillard, jovial, passionné et passionnant. Quand j’étais enfant, je buvais littéralement ses comptes-rendus d’audience, y compris dans des affaires qui sans lui m’auraient laissé totalement indifférent. Son talent consistait à capter et à conserver l’attention de tous les publics par un ton totalement naturel, une façon de raconter les histoires que son passé d’homme de théâtre avait sans doute contribué à parfaire, le ton appuyé, notamment dans les affaires criminelles, par des convictions qu’il n’hésitait pas à exprimer. La référence à un confrère des années 60-70 peut paraître totalement anachronique aujourd’hui. Pourtant, je n’ai jamais retrouvé chez les successeurs de Frédéric Pottecher un tel talent narratif.

Propos recueillis par Clément Gassy (Promotion 2012)

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

La pige, la crise et Twitter : l’œil du sociologue

Des pigistes à Twitter en passant par les intermittents : Entretien avec Olivier Pilmis, sociologue

Par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

(Propos recueillis en Février 2012)

Le séminaire Emploi en seconde année était consacré en décembre 2011 aux piges et aux pigistes. Non pour lever un tabou – bien que… – qui voudrait qu’il n’y a pas lieu de parler de précarité dans une école reconnue par la profession mais pour offrir aux élèves de l’école de journalisme des ressources pour affronter le marché du travail qui les attend. Ni radieux, ni monstrueux, le monde qui les attend suppose cependant d’être armé autrement que par des illusions et des mythologies. Ce que savent au demeurant très bien les élèves… 

Des journalistes indépendants, des représentants de collectifs de pigistes, des journalistes en poste passés par « la pige », des sociologues sont venus tout au long d’une semaine échanger avec les élèves aussi bien pour présenter leurs travaux, que pour rendre possible une meilleure maîtrise des « petits trucs » de la pratique qui permettent d’aller plus vite et plus loin. Plusieurs ont insisté sur les droits pas toujours respectés des journalistes indépendants ou sur les manières d’être et de faire pour se présenter sans relais dans un média visé. 

Olivier Pilmis, pour sa part, a proposé de revenir sur quelques aspects de ses recherches. Diplômé de Sciences po Paris, agrégé en sciences sociales, docteur en sociologie de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est actuellement en « post doc » dans un laboratoire de Sciences po (le Centre de sociologie des organisations). Il élargit ici le spectre de son intervention sur les pigistes : il a en effet l’an passé remis au ministère un rapport sur l’évolution du journalisme. Il en livre ici quelques aspects. 

LE DISCOURS SUR LES PIGISTES OSCILLE ENTRE DEUX EXTRÊMES : NOUVELLE PROLÉTARISATION D’UN CÔTÉ, LIBÉRATION DE LA SUJÉTION À UN EMPLOYEUR DE L’AUTRE.

Les pigistes constituent-ils une catégorie globalement homogène ? 

Cela dépend un peu ce que l’on entend par « catégorie homogène ». On peut concevoir une certaine homogénéité, liée notamment au statut juridique qui est théoriquement le leur, à un certain rapport aux entreprises de presse, etc. Mais, au niveau des conditions concrètes d’exercice et d’existence des pigistes, on n’a guère affaire à de l’homogénéité. Les pigistes se distinguent largement les uns des autres à de nombreux points de vue. On rencontre des pigistes permanents dont l’activité est stable et les lendemains, d’une certaine manière, « assurés », aussi bien que des jeunes pigistes qui s’apparentent à un lumpenproletariat de la presse. On rencontre des pigistes sous statut d’intermittent du spectacle dans l’audiovisuel, d’autres payés exclusivement en droits d’auteur, en honoraires, etc., d’autres enfin sous des statuts encore différents. On rencontre des pigistes qui n’ont qu’un seul employeur, d’autres qui, au contraire, travaillent avec de très nombreux. Disons que s’il existe un certain fond commun, la diversité prime quand même largement au sein de cet univers.

Vous avez travaillé sur le nécessaire « sens du placement » des pigistes auprès de leurs employeurs, quel est-il ? 

Les termes « placement de sujet » ou encore « placer un sujet » reviennent fréquemment dans la bouche des pigistes. Si les journalistes non-pigistes doivent également convaincre un chef de service ou un rédacteur en chef, leur rémunération n’est pas directement assise sur leur capacité de conviction. C’est en ce sens que la question du placement m’est apparue importante dans le monde de la pige. Les pigistes doivent développer quelque chose comme un « sens du placement », qui consiste d’abord, évidemment, à trouver de « bonnes » idées de sujet, c’est-à-dire qui correspondent à une question ou à un problème. Mais aussi à trouver le « bon » titre auquel le proposer, ce qui suppose une connaissance fine du champ journalistique, à partir de laquelle les micro-différences entre certains journaux « autorisent » à proposer un certain sujet à un certain titre, tout en « interdisant » de le proposer à un autre, même apparemment proche. Certains titres sont plus « intéressés » par certains sujets que par d’autres, préfèrent des articles écrits sur un certain ton plutôt que sur un autre, etc. Enfin, ce « sens du placement » consiste aussi à savoir mettre en œuvre des techniques de persuasion. Elles se manifestent par écrit dans le « synopsis » comme courte présentation du sujet lui-même, de la méthode qu’il va s’agir d’employer, etc. L’idée est alors qu’un chef de rubrique ou un rédacteur en chef sache de quoi il retourne avant de donner son « feu vert » à la réalisation de l’article lui-même.

Quand on écoute les pigistes parler de leur travail, on recueille souvent des discours soit enchantés (la liberté offerte et l’indépendance), soit démoralisés (l’exploitation et la misère). Comment échappes-tu à cette opposition dans tes travaux ? 

C’est vrai que le discours des pigistes (mais pas seulement) sur la pige oscille souvent entre ces deux extrêmes. Mais ce sont finalement deux applications, au cas des pigistes, de discours généraux sur la « précarité » : nouvelle prolétarisation d’un côté, libération de la sujétion à un employeur de l’autre. Ces deux discours ont évidemment un fondement mais il est trop rapide de présenter ces deux possibles comme le seul possible. Pour un même individu, les deux situations peuvent se succéder : les périodes de vache maigre suivent les moments d’abondance, sans compter toutes les situations « intermédiaires » (peut-être les plus fréquentes).

Au-delà de cette position, comment éviter, en entretien, que les pigistes, prompts à théoriser sur leur condition et leur monde, ne proposent au sociologue que des discours – légitimes mais qui peuvent être éloignés de leur expérience « concrète » ? A mon sens, un moyen d’y parvenir est, justement, d’interroger les pigistes sur leur activité « concrète » : comment ça se passe avec tel titre? Avec tel chef de rubrique? Pour tel article particulier ? En interrogeant les pigistes sur des éléments terre-à-terre, on a alors accès à des récits qui, d’abord sont vivants (alors que les réflexions théoriques sont parfois désincarnées) et qui, ensuite, permettent de rendre compte de ces situations intermédiaires et des conditions qui conduisent à l’apparition, soit du bonheur d’être pigiste, soit des difficultés, parfois grandes, associées à cette situation.

Dans quel contexte en êtes-vous venu à travailler sur les pigistes ? 

La première réponse qui me vient à l’esprit est « par hasard ». Mais ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai commencé la recherche en sociologie dans ce qui s’appelait à l’époque DEA (aujourd’hui Master 2 Recherche), à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, sous la direction de Pierre-Michel Menger. Mon mémoire portait sur les comédiens intermittents. Je m’étais orienté vers cet univers pour plusieurs raisons. Théoriques, parce que les intermittents sont un exemple bien connu de travailleurs à la fois « créatifs » et, comme on dit, « précaires ». La question qui me guidait était alors de savoir comment il était possible de « faire carrière » dans un monde de l’intermittence. Comment inscrire dans le temps long une activité qui se noue autour de collaborations éphémères ? Mais aussi des raisons plus personnelles, liées tout simplement à mon intérêt pour ce monde de l’art : un goût pour le théâtre ou le cinéma, et donc le désir de mieux le connaître, et en quelque sorte, de passer de l’autre côté du miroir (ou de l’écran), de rentrer dans les coulisses, en somme. J’ai ensuite débuté une thèse de doctorat. Elle s’inscrivait dans le prolongement du DEA, et portait donc sur les comédiens. Durant la première année s’est posée la question de l’élargissement de son sujet. Là encore, on peut y trouver différentes raisons. D’abord, la volonté de m’inscrire dans la sociologie du travail et la sociologie économique, et non dans la seule sociologie de l’art. Ensuite, le souhait de trouver un terrain « comparable » sur lequel n’existerait pas un dispositif comme l’intermittence du spectacle – central dans le monde des spectacles, il risquait de devenir un peu « aveuglant ». Je me suis donc mis en recherche d’un autre terrain. Cette quête a pris plusieurs mois, durant lesquels j’ai envisagé de travailler sur l’intérim, les consultants et d’autres encore. Mais ces différents terrains ne me convenaient pas : je n’y retrouvais pas la combinaison entre un statut et une activité propre au cas des comédiens intermittents (les deux termes sont également importants dans la définition de ce terrain). Un jour, mon directeur de thèse, à qui je m’étais ouvert de ce souhait d’élargissement, m’a transmis des documents qu’il avait reçus d’une association professionnelle, me disant qu’ils pouvaient m’intéresser. Ils émanaient d’une association de photojournalistes – l’ANJRPC-FreeLens (deux associations qui venaient de fusionner). Ils soulevaient en effet des questions intéressantes, sur l’articulation entre salaires et droits d’auteur notamment. J’ai alors commencé à me renseigner sur le monde de la presse, et suis rapidement « tombé » sur les journalistes pigistes qui, eux, correspondaient bien à la démarche comparative que j’entendais mettre en œuvre.

Vous avez récemment rendu un rapport au ministère, quelles étaient ses principales conclusions ?

L’enquête portait sur les transformations du monde et du travail journalistiques. Si je devais en retenir quelques traits saillants, un premier serait qu’elle m’a permis de revenir sur certains aspects de ce que l’on appelle communément « crise de la presse ». Celle-ci est, à bien des égards, d’abord et avant tout une « crise de la presse quotidienne » – certes la plus visible et la plus prestigieuse mais qui est loin de représenter toute la presse. Ensuite, que si crise il y a, elle n’est pas si récente que l’expression « crise de la presse » pourrait le laisser le croire. Le développement d’Internet et l’apparition d’une presse gratuite n’ont, à certains égards, fait que précipiter une érosion bien plus ancienne des ventes de la presse. Là où Internet a eu un effet beaucoup plus dévastateur, c’est sur un type de ressources de la presse : les petites annonces. Quant à la publicité, l’effet de la crise actuelle se combine aux évolutions plus anciennes et complique, de ce fait, le tableau: si les effets sont dommageables, reste à savoir ce qui relève d’évolutions structurelles et ce qui tient à des éléments conjoncturels.

Une seconde conclusion frappante concerne l’organisation du travail journalistique. J’ai été frappé par le rôle qu’y joue la prévision. Les représentations usuelles des rédactions de presse où les gens courent dans tous les sens, où le téléphone sonne en permanence pour transmettre des informations de la plus haute importance, et où les téléscripteurs diffusent sans discontinuer des nouvelles inattendues, sont assez éloignées de ce que l’on peut observer au sein des rédactions. Les individus sont rarement pris au dépourvu. Mais pour que cela soit possible, il faut qu’une grande partie du travail soit consacrée à la prévision. De ce point de vue, être journaliste, c’est vraiment savoir « de quoi demain sera fait ».

TWITTER SERT A DIFFUSER L’INFORMATION SUR L’INFORMATION

Enfin, une dernière conclusion intéressante porte sur l’utilisation, au sein du monde journalistique, de ce que l’on appelle les « réseaux sociaux ». En effet, si Internet est censé avoir bouleversé l’économie générale de la presse, il est également intéressant de regarder son impact sur les pratiques journalistiques. J’ai donc consacré quelques développements à des outils comme Facebook ou encore Twitter.

Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est que la nouveauté de ces instruments est dans une assez large mesure un leurre. Comment est utilisé quelque chose comme Twitter par beaucoup de journalistes (beaucoup de choses pourraient ici s’appliquer à Facebook) ? On peut distinguer trois grandes catégories d’usage. D’abord comme un canal pour faire des blagues, émettre quelques commentaires d’actualité, etc. Des utilisations très classiques sur le lieu de travail, et le fait d’y inclure désormais ceux qui sont ailleurs ne change pas fondamentalement la donne.

Un deuxième usage de Twitter en fait un canal par lequel recevoir des informations : c’est un espace de circulation des nouvelles. Tel politique y indique l’heure de ses passages sur les grands médias, y fait telle déclaration publique, etc., dont le format est, de plus, particulièrement adaptée aux contraintes journalistique : 140 signes, c’est à peut près le format d’une citation dans un journal. Tel autre pose des questions du type : « Vous avez vu que x a fait ceci/ a dit que/ est décédé ? », etc. De ce point de vue, Twitter s’apparente assez à un fil de dépêches, similaire à celui que proposent les grandes agences de presse. Twitter n’est cependant pas l’AFP ou Reuters : compte tenu de son format, il se limite aux « nouvelles brutes » sans mise en perspective ni mise en forme. Le travail de desk au sein des rédactions, consiste parfois à « bâtonner » des dépêches: on peut le faire avec des dépêches d’agence, cela me semble plus difficile avec des tweets.

La troisième grande catégorie d’usage de Twitter repose sur son utilisation comme outil par lequel diffuser des informations. C’est d’abord le symétrique de la réception (dire que « untel est décédé etc. »), mais c’est aussi un moyen de procéder à ce qu’un vilain terme de management appelle le « crowdsourcing » et qui n’est souvent rien d’autre que le bon vieil appel à témoins. Le sarcasme ne vise pas du tout à rire de cette pratique journalistique (parce qu’enfin, ce n’est jamais que le travail du journaliste que de trouver des gens susceptibles de témoigner) mais de souligner combien l’emploi de ce type d’anglicisme vient parfois simplement ripoliner d’un vernis chic des usages aussi vieux que le journalisme lui-même.

Twitter et Facebook sont enfin mobilisés pour faire savoir que tel ou tel article est publié. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant de Twitter. Cet enjeu qu’il faut bien qualifier de « publicitaire » est particulièrement important pour une presse pour laquelle les contraintes horaires se sont reconfigurées, c’est-à-dire au premier chef pour la presse en ligne. Si je cherche Libération ou Le Monde, je sais quand les trouver. Idem pour les magazines. Parce qu’elle ne passe pas par l’étape de la fabrication physique, la presse en ligne égrène au long d’une journée plusieurs articles, sans que ce soit nécessairement à heure fixe. Il est alors important de diffuser « l’information sur l’information », c’est-à-dire d’envoyer le signal comme quoi « un article sur tel sujet a été publié ». Ici, Twitter indique un changement, ou une inflexion, du monde de la presse.

« Rappeler les règles de base oubliées : c’est une espèce de devoir moral »

Entretien avec Isabelle Lasserre

Isabelle Lassere est journaliste au service International du Figaro. Ex-reporter de guerre, spécialiste des questions de défense, elle a enseigné la presse écrite à l’IFP durant l’année scolaire 2011-2012. Les élèves se souviennent d’elle comme d’« une véritable personnalité ».

Qu’apprennent les élèves dans votre cours ?

Je leur enseigne les différentes genres de presse écrite : l’interview, le papier de desk, l’analyse, le portrait. Nous traitons de l’actualité internationale. Concrètement, ils ont un papier à rendre toute les deux semaines et nous corrigeons tous ensemble une semaine sur deux. Je consacre également quelques cours à apprendre comment construire un papier, respecter un angle, faire un titre, un surtitre, pour que tout soit maitrisé lorsqu’ils arriveront dans un quotidien. C’est également un moyen de les intéresser à l’actualité internationale. C’est assez difficile de faire un papier sur l’international lorsqu’on n’est pas spécialiste. Les papiers que je leur commande leur demandent donc beaucoup de recherches en amont. En général, ils se passionnent sur les sujets traités.

Qu’est ce que cela vous apporte d’enseigner ? 

J’aime bien le contact avec les jeunes, ça rajeunit de donner des cours dans une école. Mais il y a autre chose : comme je passe mon temps à critiquer ce qu’est en train de devenir ce métier, que je pense que le niveau est en train de se casser la figure (notamment depuis l’explosion des sites web), je ne peux pas refuser de donner des cours. Je dois former des jeunes et leur rappeler les règles de base qui sont oubliées aujourd’hui. C’est une espèce de devoir moral. Avec les élèves nous avons beaucoup de discussions sur les évolutions de la presse écrite et sur la manière dont on impose aux jeunes journalistes web de travailler : de plus en plus rapidement, sans vérifier leurs informations, en faisant des copiés collés, sans règles de déontologie. Je travaille contre ça et j’essaie de rappeler ce que doit être ce métier : un vrai travail d‘enquête, d’investigation, avec des vraies informations qui sont vérifiées. Ça prend du temps mais ce n’est pas grave de passer trois jours sur un papier. 

Si vous aviez un conseil à donner à un jeune journaliste débutant, lequel serait-il ? 

Je leur conseille de ne pas se laisser prendre à cette période journalistique assez superficielle et assez négative, de résister à la rapidité de l’information pour revenir aux fondamentaux du journalisme, et notamment au reportage. Rien ne vaudra un papier qui est fait sur place avec des gens qu’on a rencontrés et une situation qu’on évalue avec ses yeux. Par exemple, dans les services étrangers, on peut toujours décider d’être pigiste et de s’installer sur le terrain à l’étranger. C’est l’essence du journalisme. En plus, à terme, je pense que c’est le seul moyen de se faire un nom, de sortir de l’anonymat. Car quand on est sur le terrain on ne fait pas les mêmes papiers que ceux qu’on écrit dans un bureau. Nous sommes dans une période de transition et lorsque le fond ressortira, ceux qui auront investi en revenant aux bases fondamentales auront une longueur d’avance.

Propos recueillis et photo par Léonor Lumineau ( Promotion 2012 ) 

Eric Loret, l’art du portrait et les mythes de l’objectivité

« Ne pas chercher à atteindre une illusoire “vérité” du portraituré mais observer la façon dont il construit sa propre histoire »

Entretien avec Eric Loret

Par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Quelques semaines avant un enseignement sur « Le langage des médias » (partagé avec Frédéric Lambert) j’ai pu lire deux de ses portraits écrits en « der » de Libération. L’envie est aussitôt venue de l’inviter à l’école de journalisme de l’IFP.

Eric Loret s’est prêté au jeu des questions après une courte présentation didactique, l’enseignement étant loin de lui être étranger. Cet ancien élève de l’ENS Fontenay-Saint Cloud l’a longtemps exercé à New York University sur le cinéma et la littérature et il se rend régulièrement à l’Université de Lausanne pour parler de sa pratique de la critique.

Il prolonge ici la séance pour laquelle les étudiants avaient lu et travaillé une série de ses portraits publiés. Il n’a pas découvert à cette occasion l’IFP : il avait livré l’an passé un texte passionnant et désormais en ligne sur le travail du critique qu’il continue aujourd’hui d’exercer à Libération où il est chef adjoint du service Culture.

Eric Loret n’hésite pas à prendre ses distances avec des règles ordinaires du métier. Quitte à être dérangeant – voire provocant ? Pour la meilleure des causes : contester nos évidences et autres routines.

Qu’autorise un portrait que ne permettraient pas d’autres “genres” journalistiques ?

Même s’il se fait sous forme d’entretien, le portrait peut supposément espérer échapper au discours promotionnel de celui qu’on rencontre (artiste, homme politique, sportif, entrepreneur, etc.). On n’atteint pas plus une illusoire « vérité » de l’homme ou de la femme mais on vient observer la façon dont ce dernier ou cette dernière construit sa propre histoire. On tente de déjouer le discours tout fait par la mise en situation (voilà pourquoi un lieu intime, un lieu où peuvent arriver les micro-événements qui déstabilisent le « produit fini » que l’interviewé veut parfois donner à voir, est utile). Ou au pire (c’est-à-dire souvent) on observe comment le « produit fini » s’adapte à l’imprévu. Plaisir esthétique d’analyser sa plasticité.

Travaillez-vous la “matière” d’un portrait toujours de la même manière ?

Si je fais le portrait d’un artiste dont je veux approfondir la poétique, j’avoue que je me documenterai probablement, en lisant des interviews, par exemple. Ce qui signifie que parfois je viens chercher quelque chose, parfois rien, que j’attends. Donc deux positions, pas forcément séparées, l’une plus active (j’ai déjà les grandes lignes du portrait), l’autre plus passive (j’attends d’être intéressé).

Le portrait à Libération est composé d’un texte et d’une photo – plus les dates. Comme s’articulent le texte et l’image ? Vous arrive-t-il de travailler ou de retravailler le texte à partir de la photo ?

Les photographies et le texte se font de façon totalement indépendante. Si je reste entre une et deux heures avec le portraituré, le photographe, selon ses habitudes et la disponibilité du «patient», peut lui aussi rester une heure et plus. Certains aiment discuter avec leur sujet, apprendre à le connaître. Donc le photographe fait son portrait, moi le mien. Je ne découvre en général l’image qu’au moment où le texte est mis en page et déjà corrigé. Je n’ai jamais retravaillé un texte à partir de la photo. Je n’ai jamais eu envie non plus de le faire.

Vos portraits sont d’abord des rencontres mises en scène. Vous donnez très peu la parole, voire souvent pas du tout, à des tiers. Pour quelles raisons ?

Dans la mesure où il n’y a aucun espoir de savoir qui est « vraiment » le portraituré (mais en revanche, j’essaie d’avoir le plus de vérité possible dans la relation que j’établis en le rencontrant), ce n’est pas la peine de demander à un ami qu’ils nous en dise un bien qu’on sait déjà ou à un ennemi un mal qu’on connaît aussi. On pourrait aussi bien recopier le dossier de presse. On voit ce que cela a donné avec l’affaire du « off » de Sarkozy en Guyane [en février 2012]. Le Président a donné des « informations » sur sa psychologie à une quinzaine de journalistes en leur demandant de ne pas les divulguer. Le lendemain, certains médias n’ont pas hésité à attribuer à des « proches » et des « conseillers » ces paroles qui émanaient de Sarkozy lui-même. Avec les personnalités publiques, on n’est jamais loin de la fiction et la vérité, par conséquent, c’est celle du portrait, pas celle du portraituré.

Ne pas questionner d’autres « témoins », n’est-ce pas remettre en cause un principe clef du travail journalistique, celui du recoupement des sources ?

Le recoupement des sources est un principe qui permet d’établir avec sûreté un chiffre, une date, une citation, etc. Si je faisais des portraits de personnalités politiques en pensant qu’elles mentent sur leur bilan, certes, j’irai vérifier. Il m’arrive d’ailleurs, face à certains récits de vie qui me semblent un peu trop enjolivés, de les recouper avec des archives (articles, entretiens, biographies, etc.). Mais comme je choisis de faire le portrait de gens qui n’ont rien d’important à vendre et qui peuvent mentir sur eux-mêmes sans que cela porte préjudice à la société, je préfère me concentrer sur la façon dont ils se fictionnent et cerner celle-ci avec justesse. Du coup, aller interroger d’autres témoins qui donneront d’autres fictions ne me semble que brouiller la cohérence du portrait. En outre, je peux rencontrer un type très sympathique et apprendre par ailleurs qu’il maltraite ses collaborateurs. Vais-je instruire son procès en 7000 signes espaces compris ? Puis-je épuiser le sujet ? Etais-je là pour savoir comment cela s’est passé ? D’une part non, et d’autre part, le portrait est-il une enquête ? Dans ce cas, ne vaut-il mieux pas que je produise un dossier approfondi pour les pages politique ou société du journal ?

Le genre portrait pousse le rédacteur, en tout cas à Libération, à se mettre en scène. Ne risque-t-on pas de glisser vers ce que l’on pourrait appeler un “egojournalisme” ?

L’objectivité journalistique, c’est l’établissement objectif des conditions de recueil et de traitement de l’information. Donc, être objectif, c’est forcément dire qui parle dans un article et d’où il parle. Plus il y a de mise en scène et moins il y a de risques de tromperie. Les portraits (et les articles) les plus malhonnêtes sont ceux où le journaliste, ayant naturalisé ses jugements, évite de les questionner et donne pour la « réalité objective » ce qui est évidemment sa construction. Plutôt que dire : « Il est aimable», je préfère écrire : « Il sourit à son interlocuteur ». Puisque vous me posez la question des sources, vous voyez qu’il y en a au moins deux dans tout portrait : moi abruti et moi me méfiant de mes impressions. Par ailleurs, un portrait, quel qu’il soit, peint, écrit ou photographié, s’il représente un être, porte aussi nécessairement la marque du peintre ou du photographe, son regard.

Baudelaire : « Il y a plusieurs dessins, comme plusieurs couleurs : – exacts ou bêtes, physionomiques et imaginés. Le premier est négatif, incorrect à force de réalité, naturel, mais saugrenu ; le second est un dessin naturaliste, mais idéalisé, dessin d’un génie qui sait choisir, arranger, corriger, deviner, gourmander la nature ; enfin le troisième qui est le plus noble et le plus étrange, peut négliger la nature ; il en représente une autre, analogue à l’esprit et au tempérament de l’auteur » (Salon de 1846, sur Delacroix).