« Le plaisir de mener un projet sur le long terme »

Entretien avec Guillaume Gendron et Justine Salavestroni

Guillaume Gendron et Justine Salvestroni (promotion 2013) ont obtenu en 2013 le deuxième prix (prix Santé & Citoyenneté) pour leur webdoc portant sur le handicap et les ESAT (Etablissement et service d’aide par le travail).

Retour sur expérience.

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Comment cette idée de reportage vous est-elle venue ?

Guillaume : Le thème du concours était assez précis et a largement guidé notre choix de reportage. Il fallait aborder le handicap sous un angle de « synergie entre public, privé et associatif ». Nous avons donc cherché un sujet qui ait des enjeux socio-économiques sans trop donner dans le « pathos ». Rapidement, l’idée nous est venue de regarder de plus près la problématique du travail des personnes handicapées. Puis nous avons entendu par hasard sur France Info un sujet sur une blanchisserie dont tous les employés étaient handicapés psychiques ou mentaux.

Justine : En fouillant un peu, nous avons découvert qu’il s’agissait d’une Entreprise adaptée, ce qui nous a amené à nous intéresser au « milieu protégé », et en continuant nos recherches, aux Etablissement et service d’aide par le travail (ESAT). Mais c’est seulement en visitant l’atelier de l’Etai qu’on a vu les possibilités du sujet.

Vous attendiez-vous à trouver cette réalité-là ?

Justine : Au départ, le sujet nous paraissait relativement « exotique », nous n’avions aucune connaissance de l’existence de ces établissements.

Guillaume : Puis je me suis rappelé de l’association des « Hirondelles » dans l’Aude, qui sont en fait les précurseurs des CAT, et qui venait régulièrement dans mon école primaire vendre des brioches. En tout cas, ce qui nous a le plus surpris, c’est à quel point le monde protégé est un secteur dense, ramifié et intégré dans l’économie « ordinaire », tout en étant assez occulté et en partie inconnu du grand public. Ce qui paraît fou, alors que le travail en prison, avec lequel les Esat peuvent être comparés, est une thématique assez rebattue…

Comment vous y êtes vous pris techniquement sur place ?  Avec quel matériel et quelles modalités ?

Justine : On a fait pas mal de repérages, en visitant le centre en amont avec le psychologue de la structure qui nous a beaucoup aidé à saisir les enjeux, puis en rencontrant le directeur. Pour ce qui est du tournage, on a fait une semaine d’immersion sans quasiment rien filmer, pour que les travailleurs nous acceptent et oublient la caméra et notre présence avant de venir quasiment tous les jours pendant presque deux semaines d’affilée.

Guillaume : C’était essentiel de ne pas avoir une démarche « violente » de reportage filmé en vitesse…

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Quel matériel / logiciel avez-vous retenu, et pourquoi ?

Guillaume : Par pur choix esthétique, on avait l’intention dès le départ d’utiliser un appareil photo Reflex (en l’occurrence un Canon E550 D) pour filmer. Et puis on a découvert qu’il y avait plein d’autres avantages à ce choix, le fait que ce soit moins intimidant qu’une caméra, plus mobile et nous n’avions pas besoin d’utiliser le matériel de l’école et d’en être dépendant.

Justine : Pour l’intégration, la question de n’est pas posée, Djehouti est partenaire du Prix. Olivier Lambert nous en a enseigné les bases, ensuite le logiciel est plutôt simple à utiliser, il n’y a pas besoin de savoir coder.

Guillaume : Aussi, la bourse nous a permis de payer deux graphistes pour nous aider sur les infographies et le design, ce qui était un luxe à notre niveau. Et nous avons pu nous payer un pied de caméra, un micro, et des archives de l’Ina.

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Qu’avez-vous ressenti quand vous avez su que vous étiez lauréats du prix ?

Justine : Du soulagement quand on a reçu la bourse de réalisation en décembre, sinon nous aurions dû laisser tomber le projet alors que tout était prêt. Et, en apprenant que nous avions le deuxième prix, une joie discrète parce que nous avons lu le mail quand nous étions en cours…

Guillaume : Même si forcément on était un petit peu déçus de ne pas finir premier.

Ce reportage vous a-t-il donné des idées et envies pour la suite puisque vous avez quitté il y a peu l’IFP avec votre diplôme en poche ?

Justine : Oui, nous avons l’intention de refaire un webdoc à l’avenir. Avoir réalisé celui-ci nous a déjà beaucoup appris, notamment sur ce qu’il faut faire et ne pas faire ! Mais c’est un format qui évolue très vite, donc notre prochain projet sera probablement très différent.

Guillaume : Il ne reste plus qu’à trouver le temps et les financements pour le faire !

Si vous aviez à retenir un souvenir marquant vos deux années à l’IFP, quel serait-il ?

Guillaume : Je n’arrive pas à isoler un moment en particulier, mais la séance webdoc, pour y revenir, a été vraiment plaisante. On avait une grande indépendance, le plaisir de mener un projet sur le long terme et dans une certaine liberté tout en ayant les conseils avisés d’Olivier Lambert.

Justine : Le tournage et le montage du webdoc, bien sûr, et l’excellente ambiance dans la promo

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole

Pour plus d’informations, vous pouvez retrouver ce webdocumentaire sur ce lien.

« Je suis intéressé par les aventures humaines»

Entretien avec Mathieu Sapin

Michel Sapin IFP

Le dessinateur Mathieu Sapin devant les étudiants en janvier 2013.

Le dessinateur Mathieu Sapin a rendu visite aux M1 cette année dans le cadre du séminaire sur le journalisme politique. A cette occasion, chacun a pu le questionner sur son album Campagne présidentielle – 200 jours dans les pas du candidat Hollande (Dargaud, 2012) mais aussi sur sa vision du journalisme. En plus d’avoir vécu avec les journalistes politiques durant la campagne, il avait au préalable consacré un album au quotidien Libération (Journal d’un journal, Delocour, 2011).

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« Plus importants que les modèles, ce sont les principes du métier qu’il faut acquérir »

Bruno Daroux (DR - RFI)

Entretien avec Bruno Daroux, intervenant radio à l’Ecole de journalisme de l’IFP

Diplomé de Science-Po, passé par l’école de la BBC, Bruno Daroux a longtemps été grand reporter. De 2007 à 2012, il a dirigé le service International de RFI. Il y est aujourd’hui directeur de la rédaction Monde. Entre deux émissions, il pratique le micro « en famille », à l’Institut Français de Presse.

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« Faire passer le plaisir de faire de la radio »

Entretien avec Pascal Paradou, journaliste à RFI et intervenant radio

Pascal Paradou / Photo IFP (DR)

« J’ai vite réalisé que je ne serai pas un grand comédien. Alors tentons d’être un bon journaliste ». Il ne faut pas voir la moindre trace de résignation dans les propos de Pascal Paradou, journaliste à RFI et formateur radio à l’IFP. Le journalisme a toujours été une « évidence ». Le théâtre, sa grande passion d’adolescent, lui a permis de trouver sa vocation, «un peu de représentation, un peu de narration». Animateur de l’émission Culture Vive sur RFI pendant 12 ans, il a fait son trou étape par étape. Passé par l’ancêtre du Master de l’IFP, il a fait l’IUT de Bordeaux avant d’entrer à RFI à la faveur d’un stage, de piges et de remplacements en tous genres. Un « parcours du combattant » avant d’intégrer le service politique, puis d’animer une émission de débat international et enfin de créer l’émission Culture Vive, qu’il a présentée jusqu’à sa disparition en juillet 2012. Il est aujourd’hui adjoint à la direction de RFI, en charge des magazines.  

Avec Daniel Desesquelle et Bruno Daroux, il est l’un des trois formateurs des sessions radio de la première année de Master. 

Qu’enseignez vous dans vos cours ?

C’est Daniel Desesquelle, le responsable radio de l’IFP, qui fixe le cap, pour moi et Bruno Daroux. Donc de la présentation, différents types de papiers … Et pour moi, deux choses en particulier :  d’abord, savoir s’adresser à quelqu’un, imaginer un auditeur. On ne parle pas pour soi. Ensuite, chasser toutes les facilités de langage. Je déteste les formules toutes faites, les mots valises. On ne peut pas être un bon journaliste si on se laisse aller à ça. L’imprécision d’un mot peut induire un sens différent.

Mais ce que j’essaye de faire passer avant tout, c’est le plaisir. On ne peut pas faire de la radio si on n’a pas de plaisir.

Que vous apporte le fait d’enseigner à l’IFP?

Ca me repose ! Sérieusement, je trouve cela formidable de tenter de transmettre une exigence, une passion. En plus, vous êtes tous enthousiastes… Personne n’est là par hasard et vous avez tous des parcours différents. Vous m’avez appris des choses aussi bien sur les sujets que sur les façons d’entrevoir les évènements.

Je déteste les formules toutes faites…On ne peut pas être un bon journaliste si on se laisse aller à ça.

Des conseils à donner à un jeune journaliste ?

Prendre du plaisir. Avoir un minimum de confiance en soi. Ne pas s’inquiéter outre mesure si les débuts ne correspondent pas à ce que l’on avait imaginé. La vie professionnelle est longue. Vous avez le temps d’évoluer. Il faut garder la flamme et être patient. Je me souviens d’un chef d’agence qui m’avait dit qu’il fallait dix ans pour acquérir son style. Il n’avait pas tout à fait tort.

Il faut aussi savoir dire non aux pressions qui voudraient qu’on écrive toujours plus vite, qu’on vérifie de moins en moins. Il faut faire attention aux pressions de notre propre métier.

Avez-vous un modèle dans le journalisme ?

Modèle, c’est beaucoup dire, mais j’ai été bercé par Jacques Chancel. Il n’est pas étranger à mon désir de faire de la radio. Je rentrais rapidement de l’école pour l’écouter. Au fin fond de ma campagne, il a été une ouverture sur ce genre de choses que je ne connaissais pas. Et puis il prenait le temps, laissait les silences se faire. J’ai eu aussi beaucoup de sympathie et d’admiration pour le très polyvalent Bernard Rapp (un ancien de l’IFP ndlr), présentateur du JT sur Antenne 2, décédé en 2006. Il avait une émission dans les années 80, L’Assiette anglaise, un mélange d’impertinence à l’anglaise, d’intelligence et d’accessibilité.

Propos recueillis par Elodie Corvée (promotion 2012)

Photo : Léonor Lumineau (promotion 2012)

« Informer les médias qui nous informent »

Entretien avec Patrice Collen, journaliste à l’Agence France Presse. 

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Patrice Collen travaille depuis 2007 à la direction de la rédaction de l’AFP, où il s’occupe notamment des stages, du recrutement, du parcours d’intégration des jeunes journalistes recrutés en CDD et des relations avec les écoles de journalisme. Après une maitrise de droit, Sciences Po Paris et le CFJ (promo 73), il a travaillé brièvement à Paris-Normandie (Rouen) et Europe 1, mais a fait la quasi-totalité de sa carrière à l‘AFP où il est entré 74.

Il a été successivement au desk international, journaliste à Londres, journaliste à Washington, au desk international à nouveau, puis directeur du bureau de Dakar, chef de vacation au desk France, à la rubrique tourisme/aménagement du territoire, adjoint au rédacteur en chef France, responsable du secteur sciences-environnement-médecine au sein du service Société.

Il est venu présenter à l’IFP l’agence et les défis qu’elle doit relever.

S’il fallait présenter l’AFP en quelques mots à un “profane”, que diriez vous ?

Le métier d’une agence comme l’AFP est d’informer les médias qui nous informent. En déclinant en six langues toute la gamme de l’information, depuis le factuel le plus court jusqu’aux papiers d’analyse et reportages plus « écrits », vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A ce métier historique, la production de dépêches qui constituent un « fil », se sont ajoutées la photo, l’infographie, plus récemment la vidéo. L’avènement du numérique a conduit l’agence à investir de nouveaux champs : web, mobile, vidéo HD… Mais les exigences restent les mêmes : rigueur, rapidité, hiérarchisation, éclairage, neutralité.

Quels vous paraissent les grands défis que doit relever l’AFP ces prochaines années ? Et comment l’AFP s’y adapte-t-elle ?

Les agences ont perdu le monopole du « breaking news ». Il y aura toujours un SMS, un tweet précédant une dépêche. D’où la nécessité absolue d’apporter très rapidement ce qui permettra à une dépêche, une photo, une vidéo de se démarquer du « bruit » ambiant : rigueur (d’où vient cette information ?), hiérarchisation (quelle importance lui donner ?), éclairage (qu’est-ce que cela signifie ?).

Les exigences restent les mêmes : rigueur, rapidité, hiérarchisation, éclairage, neutralité.

Les contraintes de rapidité font partie de l’ADN des agences de presse, et de mémoire d’agencier, on est toujours resté à l’affut de ce que faisait, disait, annonçait « la concurrence ». L’avènement du numérique n’a fait qu’amplifier ces exigences. Mais on doit aussi être les premiers à donner une information vérifiée, sourcée et expliquée. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pourra se démarquer de tout ce qui circule – gratuitement – sur le net et les réseaux sociaux.

Un autre défi auquel sont confrontées les grandes agences de presse est la crise des médias : des journaux mettent la clé sous la porte, d’autres revoient leur prévisions budgétaires à la baisse. Sans pour autant qu’un nouveau modèle économique apparaisse encore clairement du côté de la presse numérique. D’où la nécessite de diversifier au maximum notre offre, en direction de la PQR notamment.

Siège de l'AFP, place de la Bourse à Paris / Guillaume GendronL’AFP souhaite approfondir ses relations avec les Ecoles de journalisme reconnues par la profession. Pourquoi et de quelles manières ?

Les raisons sont multiples. Fondamentalement, les étudiants d’aujourd’hui seront bien entendu les journalistes de demain, appelés pour la plupart à travailler sur nos contenus. Il est donc important qu’ils soient familiarisés avec notre production, nos méthodes, nos techniques d’écriture dès l’école. En couverture texte, ces techniques d’écriture constituent en outre à nos yeux un excellent support pour l’apprentissage des techniques de base rédactionnelles. A côté de l’enseignement « métier », qui a toujours existé dans les bonnes formations au journalisme en fin de cycle, nous souhaitons aider les écoles à mettre en place des initiations dès la première année.

Parallèlement, nous souhaitons développer tout ce qui peut contribuer à ce que l’un  des principaux acteurs de l’information en France soit mieux connu des étudiants : conférences, visites des locaux, intervention d’agenciers dans des domaines de compétences divers…

Les agenciers sont souvent qualifiés de journalistes de l’ombre, mais il n’est pas inutile que les professionnels de demain aient quelques lumières sur ce volet moins connu du monde médiatique.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Photos : (1) Logo de l’AFP TV / (2) Siège de l’AFP place de la Bourse – Guillaume Gendron 

Le journalisme sportif : un journalisme «impur» ?

Entretien avec Karim Souanef, chercheur en science politique

Karim Souanef, lors de sa visite à l'IFP / Photo : Sara Taleb

Karim Souanef termine une thèse en science politique à l’Université Paris-Dauphine où il est attaché temporaire d’enseignement et de recherche. Sa thèse porte sur le journalisme sportif. Dans le cadre d’un séminaire sur « Les sources des journalistes », il est venu présenter à l’École ses travaux et questionner un journalisme souvent décrié. Ses analyses sont d’autant plus éclairantes qu’il connaît l’univers sportif de l’intérieur, ayant pratiqué le sport de haut niveau avant d’être reçu à une licence STAPS puis un master en science politique. 

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP.

Les journalistes sportifs doivent-ils être regardés comme des journalistes différents de leurs confrères ?

Les journalistes « sportifs » ou « de sport » sont souvent décriés. Classiquement, la critique du journalisme sportif se fonde sur deux points. Le premier insiste sur le fait que cette spécialité porterait sur un objet mineur au regard de sujets plus « sérieux » comme la politique ou l’économie. C’est ce qui explique notamment que leur salaire était inférieur à celui des « rubricards » les plus prestigieux jusqu’en 1968. Aujourd’hui, ce principe de vision dénote d’un tropisme élitiste qui néglige les effets du sport dans le monde social. 

Le second repose sur le rapport aux sources. Ces journalistes seraient trop proches de l’espace sportif alors que l’excellence journalistique valorise l’autonomie. Les titres dithyrambiques du journal L’Equipe ou les prises de position trop partisanes des commentateurs de télévision nourrissent cette dimension de la critique. Là encore, cet argument est fragilisé lorsqu’on décentre le regard pour constater ce que se passe du côté des autres spécialistes du journalisme et de leurs relations avec leurs sources d’informations.

Il est donc hâtif de postuler d’emblée la spécificité du journalisme sportif au regard des autres spécialités. Ce mode de raisonnement empêche de voir les rapports d’homologie entre les différents sous-espaces journalistiques. Si l’on opte pour une démarche comparative, on remarque une évolution assez similaire entre le sous-espace du journalisme sportif et celui du journalisme politique. La professionnalisation des espaces sportif et politique s’accompagne dans les deux cas d’une spectacularisation des enjeux.

On remarque une évolution assez similaire entre le journalisme sportif et le journalisme politique…

La spécialité a beaucoup évolué depuis les années 80…

En effet, le « sport-spectacle » prend de nouvelles formes à partir de cette période. Si, historiquement, le sport de compétition s’est construit dans une logique commerciale pour dynamiser les ventes de journaux, à l’instar du Tour de France créé et organisé par le quotidien sportif L’Auto en 1903, la collusion structurale entre sport et médias se complexifie avec l’emprise de la télévision dans les années 80. La libéralisation du marché de l’audiovisuel entraine une concurrence entre médias pour obtenir l’exclusivité de la retransmission des événements sportifs. Ainsi, des chaines privées conscientes des retombées en termes d’audiences et de recettes publicitaires négocient chèrement la propriété de ces droits télévisées. A ce jeu, Canal+ en 1984 va avoir une grande influence dans la commercialisation du sport et du football en particulier. Cette nouvelle économie a eu un double effet. Tout d’abord, elle bouleverse la morphologie du groupe des journalistes sportifs en ce qu’elle fait émerger de nouvelles figures dominantes comme les commentateurs ou, un peu plus tard, les consultants. Ils incarnent un nouveau mode de légitimité professionnelle concurrent de celui des journalistes de presse écrite. Par ailleurs, la marchandisation du sport et les intérêts économiques qui en découlent obligent les institutions sportives à se professionnaliser et à intégrer la communication à leurs activités.

Les relations aux sources sont-elles homologues aux autres rubriques ?

Avant les années 1980, le journaliste est considéré comme un membre de la grande « famille du sport ». Dès lors que les droits télévisés transforment le sport professionnel en un véritable marché économique, les institutions sportives se structurent et se dotent de services de communication. L’information est jugée stratégique pour ne pas mettre en péril l’équilibre financier de l’entreprise sportive. Si l’on prend l’exemple de l’espace le plus commercial du sport français, le football, le journaliste est mis à distance par des dispositifs contraignants déployés par les attachés de presse et autres « communicants ». Si, dans la presse dite de référence, le traitement du sport n’est pas très affecté par ces mutations car il se concentre essentiellement sur les « à-côtés » et la dimension sociétale du sport, les journalistes de la presse commerciale (L’Equipe, Aujourd’hui en France…) doivent négocier l’accès à l’information ou contourner les filtres de communication pour traiter l’actualité « chaude ». A l’image de ce qui se passe dans le journalisme politique ou économique, les journalistes sportifs apportent cependant des réponses hétérogènes selon leur média d’appartenance. Lorsqu’il s’agit d’évoquer les relations aux sources, le journalisme sportif est une catégorie peu pertinente en ce qu’il convient de la déconstruire pour comprendre la pluralité des interactions.

 L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

C’est un domaine peu occupé par la sociologie du journalisme…

Paradoxalement, le journalisme sportif est un objet délaissé alors qu’il est souvent cité en tant que « modèle-repoussoir » du journalisme. Lorsqu’il est évoqué dans les travaux scientifiques, c’est pour le renvoyer du côté de l’impur, du journalisme de communication. N’est-ce pas en soi une bonne raison pour l’étudier en profondeur et comprendre les éventuelles conduites déviantes ? Les chercheurs en sociologie du journalisme privilégient l’étude de la noblesse professionnelle au détriment du journalisme « d’en bas ». Cette vision correspond plus à un biais intellectualiste qu’à une réalité sociale.

Comment en êtes vous venu à retenir cet objet ?

D’une part, en raison de la pauvreté de la littérature scientifique. Il est nécessaire de dépasser les représentations communes autour d’un objet qui suscite de plus en plus la critique du public exprimé par le biais des courriers de lecteurs ou les réseaux sociaux.

D’autre part, j’entretiens moi-même un rapport intime à l’objet. A l’image des journalistes que je rencontre dans le cadre de mon enquête, j’ai été socialisé très tôt à la presse sportive et à la pratique de différentes disciplines (athlétisme, football).  Le choix de mon objet de recherche comporte le risque de l’engagement. Tout comme le journaliste face à un sportif dont il admire les performances, la difficulté est de ne pas se laisser pervertir par la subjectivité. L’implication du journaliste ou du chercheur ne doit pas empêcher la distanciation.

Propos recueuillis par Jean-Baptiste Legrave, directeur de l’École de journalisme de l’IFP

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

+ Les traveaux suivants de Karim Souanef sont en ligneDe la main d’Henry à la déroute de Knysna : traitement médiatique et communication politique, à propos de la bien-pensance sportive ; ainsi que des notes de lectures sur La face cachée de L’Équipe de David Garcia, dans les Cahiers du Journalisme N°21. 

« Le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique »

Entretien avec Nicolas Cori, journaliste à Libération

Les M1 entament ce lundi un séminaire  d’une semaine portant sur le journalisme politique, animé par Jean-Baptiste Legavre. L’an dernier, Nicolas Cori avait été notamment invité dans le même séminaire. Il revient ici sur sa vision critique du journalisme politique.

Nicolas Cori, dans les locaux de l'école de journalisme de l'IFP. Photo IFP : Sara Taleb

Propos recueillis par Jean Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Nicolas Cori est journaliste à Libération depuis 2000, en charge depuis mai 2011 des « affaires ». Il a été journaliste politique de janvier 2010 à avril 2011, couvrant l’Elysée. Il poursuit ici une réflexion sur le journalisme politique. Invité à l’IFP dans la foulée d’une prise de position courageuse et iconoclaste parce que rarement publique aux Assises du journalisme de l’automne 2011 tenues à Poitiers, il propose une critique du traitement médiatique de la politique.

Vous êtes très critique du journalisme politique actuel…

Je suis critique d’abord en tant que lecteur, téléspectateur… c’est-à-dire en tant que citoyen qui n’est pas satisfait de la manière dont les « nouvelles » politiques sont traitées. Je constate que, dans la plupart des cas, les petites phrases, les stratégies des appareils politiques ou la personnalité des politiques prennent le pas sur ce qui devrait être le véritable débat démocratique: la confrontation d’idées et de projets politiques. Il s’agît d’un constat assez banal.

Mais c’est en tant que professionnel ayant eu une expérience concrète du journalisme politique que je voudrais développer cette critique. J’ai en effet passé un an à suivre l’Elysée pour le service politique de Libération.

Quelle a été votre expérience ?

J’ai vécu « physiquement » des pratiques journalistiques qui m’étaient étrangères et m’ont rebuté. La première d’entre elles, je l’appelle « journalisme de groupe ». Dès mes premiers déplacements (dans la salle des Quatre colonnes de l’Assemblée nationale ou lors de visites présidentielles en province), je n’ai pu exercer ce métier qu’au milieu de dizaines de mes confrères. Parler à un politique en tête à tête est l’exception. De manière formelle ou informelle, la norme est la conférence de presse avec un politique assailli de questions de journalistes. Chacun joue des coudes pour poser des questions, ou simplement entendre ce qui se dit, mais ce n’est pas la concurrence qui domine. Il règne en fait une forme d’entraide mutuelle entre professionnels, institutionnalisée avec le système des « pools » : ceux qui ont eu accès à l’information racontent ce qui s’est passé à ceux qui n’ont pas assisté aux événements.

Deuxième expérience, la sensation de faire un travail très routinier. Au bout de quelques semaines, j’ai compris que mon agenda serait amené à se répéter avec très peu d’autonomie, la semaine politique étant très encadrée par des événements incontournables : conférence de presse des porte-parole de parti le lundi, des présidents de groupes parlementaires le mardi matin, question d’actualité le mardi et le mercredi après midi, conseil des ministres le mercredi matin, déplacements en province du Président le mardi ou le jeudi matin… Il y a aussi les interviews politiques radiophoniques chaque matin, les « clubs de la presse » le dimanche. Enfin, d’autres événements ont une périodicité plus espacée mais tout aussi inévitable : universités d’été, journées parlementaires… Jusqu’aux élections elles-mêmes ! Cette routine, on la retrouve enfin dans les interlocuteurs. Ce sont toujours les mêmes personnes à qui l’on doit parler : chefs de parti et conseillers, ministres et députés qui comptent.

En quoi est-ce différent des autres formes de journalisme?

Ma principale expérience, autre que journaliste politique, a été de travailler pendant dix ans au service Économie de Libération. Aujourd’hui, j’appartiens à une cellule « Investigation » et je suis les affaires. J’y ai vécu des choses complètements différentes. Dans ces deux domaines, les moments où je suis au contact de mes collègues sont assez rares : quand on suit une entreprise, celle-ci ne fait, d’habitude, que quatre conférences de presse par an pour présenter ses résultats financiers ; dans les affaires, on ne retrouve les autres journalistes qu’au moment des procès ou d’audiences de procédure. Les sujets que l’on traite, et les personnes que l’on fréquente, se renouvellent beaucoup plus. Une affaire a sa propre temporalité et le monde économique est beaucoup plus vaste que le monde politique. La liberté du journaliste, ainsi que la possibilité de réaliser un travail véritablement personnel, sont beaucoup plus importantes.

Aux Assises de Poitiers 2011, plusieurs journalistes politiques avaient été choqués par vos propos, vous accusant d’exprimer là les frustrations de celui qui n’était plus « des leurs » ou de tenir une vision partiale parce que vous n’aviez été qu’un an journaliste politique…

Aux Assises, la principale critique est venue de Gérard Leclerc, actuellement président de Public Sénat, et ayant fait une longue carrière à France 2, notamment comme chef du service Politique. Il m’a reproché deux choses: la première, de parler en tant que journaliste d’investigation, activité qui serait aussi critiquable, notamment pour son rapport avec les sources judiciaires. Il s’agît d’une remarque que j’entends très souvent de la part de professionnels qui ne se sentent pas à l’aise avec ce qu’ils font et qui veulent englober leurs collègues dans leurs « turpitudes ». Sur le fond, il s’agît d’une critique de mauvaise foi. Le journalisme dit « d’investigation » tel que l’imagine Gérard Leclerc, qui consisterait à recopier des PV d’instruction, n’a rien à voir avec le journalisme politique: les sources (avocats, policiers…) ne sont pas le sujet principal de curiosité des journalistes, mais les personnes mises en accusation (qui, elles, n’ont bien souvent aucun rapport avec les journalistes). De toute façon, il ne s’agît pas de ma manière de concevoir le journalisme d’investigation.

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une opinion publique du milieu journalistique…

Le deuxième reproche était plus pertinent. Il consistait à dire que, si j’avais effectivement fait ce que je décrivais, alors ma critique était recevable, mais s’appliquait à moi seulement. D’autres journalistes politiques feraient autrement et mieux leur métier. Je vois bien à quel type de « bon » journaliste politique Leclerc fait allusion: à ces anciens qui, du fait de leur carnet d’adresse tissé depuis très longtemps, et aux contraintes allégées de publication (parce qu’ils travaillent en presse hebdomadaire ou magazine) peuvent se permettre de ne pas pratiquer assidument le journalisme de groupe, en ne participant pas à tous les déplacements politiques. Ils obtiennent des rendez-vous seul à seul avec le chef de l’État, réussissent à sortir des informations confidentielles grâce à leurs multiples sources… Pourquoi pas? Théoriquement, un journaliste peut exister. Mais d’abord, cela implique qu’il soit âgé, et qu’il soit passé parce ce que j’ai décrit, à savoir du journalisme de groupe, à haute dose, pendant des années. Ce que je n’étais pas prêt à faire. Et cela veut aussi dire qu’il a intégré les valeurs et les comportements de son milieu (sauf à imaginer quelqu’un qui accepte de souffrir pendant tout ce temps!) et que, même détaché physiquement de ses confrères, il continue à partager avec eux les mêmes sujets d’intérêt: notamment les petites histoires politiciennes de lutte pour le pouvoir.

Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

Les sources se comportent-elle autrement dans les secteurs dans lesquels vous avez déjà travaillées ?

La grande différence entre le milieu politique et le reste de la société, c’est que les médias font partie prenante de l’univers politique alors que les autres acteurs sociaux peuvent s’en passer. Pour un chef d’entreprise, un avocat, un syndicaliste, un procureur, etc. entretenir de bonnes relations avec les journalistes peut être un plus, mais ce n’est pas nécessaire à la réalisation de son métier. Les instances de légitimation sont avant tout internes. Pour un acteur politique, l’image médiatique est une nécessité et le besoin d’être au contact des journalistes, qui régulent l’accès à cet espace, est vital.

D’où des relations très différentes avec les sources. Dans le monde apolitique, on est confronté à des sources très disparates. Certains interlocuteurs peuvent se comporter comme des « amateurs » en matière de communication : en se réfugiant dans le silence, en se révélant très volubiles à l’encontre de ses propres intérêts, ou en tentant de faire pression sur un journaliste. Dans le monde politique, les sources sont toutes calibrées de la même manière : on a affaire à des professionnels de la parole qui, quelle que soit l’hostilité à l’égard de leur interlocuteur, répondent toujours et maîtrisent parfaitement le message à faire passer, ainsi que la manière de le faire passer. Par exemple en choisissant de recourir à un propos « off » (sachant qu’il y a plusieurs niveaux de « off »…)

Au-delà de vos goûts personnels, en quoi les pratiques des journalistes politiques sont critiquables ?

Le journalisme de groupe produit ce que j’appelle une « opinion publique du milieu journalistique ». A force de travailler ensemble, de vivre ensemble, le jugement des journalistes s’uniformise. Même si on appartient à des rédactions aussi opposées politiquement que Le Figaro ou Libération, on se rejoint pour trouver « important » tel ou tel passage d’un discours  politique, ou pour juger bonne ou mauvaise la performance d’un acteur politique. Le résultat, c’est que, collectivement, les médias portent, à intervalle régulier, des jugements très contestables : Chirac est un has been (en 1995), Jospin ira au second tour (2002), Sarkozy a changé (2007)…

Quant à la routine, elle tue l’autonomie journalistique et la possibilité d’enquêter au-delà des situations convenues. Cela produit un journalisme politique peu original et assez répétitif, qui donne aux plus petites évolutions et aux événements les plus insignifiants, une importance démesurée : la « présidentialisation » de Sarkozy, tous les signes d’une future candidature de DSK…

Comment expliquez-vous que d’autres rédacteurs acceptent plus volontiers que vous, se sentent plus à l’aise en tout cas, ce mode de fonctionnement ?

Le journalisme politique peut offrir beaucoup de satisfactions. On travaille beaucoup mais, quand on suit le chef de l’Etat, on est  au cœur du pouvoir. Il y a l’excitation d’être tous les jours dans l’actualité, de suivre une campagne électorale. Il y a le « jeu » politique lui-même : les alliances, les coups bas, les retournements de situation… qui construisent sans cesse des histoires. Après, tout est question de goût et de personnalité.

Lors de votre venue à l’IFP, vous avez insisté sur cette idée que la politique était d’abord traitée dans les services « Société », qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Disons plutôt que le journalisme politique s’en tient à une vision restreinte de la politique, ne s’intéressant qu’à la conquête et à la conduite du pouvoir, pas aux affaires publiques, c’est-à-dire à tout ce qui a trait à l’organisation de la société. Cela ne veut pas dire que cet aspect-là est ignoré des médias, simplement qu’il est traité par les autres journalistes. Il existe une division du travail simple dans les rédactions : quand un politique annonce une réforme, le journaliste politique se voit confier un article pour resituer l’événement dans un cadre d’analyse purement politicien (« il veut se rapprocher du centre », « adresser un signe à l’extrême droite »…), et le journaliste rubricard du service société (ou économique) explique quel effet la réforme est susceptible d’avoir sur la société. En clair, le journaliste société s’intéresse au fond, le journaliste politique à la forme. Et tout simplement, je pense que le fond est plus important.

N’êtes vous pas ici optimiste ? Ne peut-on pas dire qu’il y a aussi des luttes de frontières, des tentatives d’appropriation et qu’un sujet est d’abord traité par le service politique dès lors qu’il est pris en charge par l’instance politique (partis, parlement, professionnels de la politique…). Et que les frustrations des journalistes non politiques sont bien réelles dans les rédactions ?

Ce que vous décrivez est vrai, mais je ne vois pas pourquoi cela engendrerait forcément de la frustration. Il y a du travail pour tout le monde, et même beaucoup de travail! Les effectifs des rédactions ont fortement diminué du fait de la crise de la presse. Et les journalistes non-politiques sont très souvent mobilisés pour faire la Une. Quant à moi,  j’ai été beaucoup plus frustré en tant que journaliste politique qu’en tant que journaliste non-politique.

Le fact checking est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps.

Ne peut-on pas observer au-delà des invariants que vous venez d’analyser ici des changements importants du journalisme politique intervenus à l’occasion de cette campagne présidentielle 2012 : montée en puissance d’un journalisme observant minute par minute des professionnels de la politique sous surveillance constante (internet, live, chat, chaînes d’information en continue, tweets, etc.), installation plus nette d’un journalisme dit « de données », « newsrooms » mettant en interrelation des journalistes.fr avec des journalistes « papier » n’ayant pas toujours le même âge, socialisations professionnelles, croyances dans l’importance de la politique, mais aussi adoption quasi généralisée par les journalistes « papier » de blogs, et participation beaucoup plus forte de ces derniers à un journalisme 2.0, etc. Comment regardez-vous ces changements ?

Je ne sais pas si les changements que vous décrivez sont si importants que cela. Le fact checking (ou journalisme de vérification), par exemple, est présenté par beaucoup comme une innovation, mais il existe en fait depuis très longtemps. Il était courant d’écrire des articles à partir de décryptage de fond de la parole des politiques. Simplement, la pratique n’était pas appelée ainsi et n’était pas institutionnalisée. Concernant Twitter, ce site a été utilisé par de très nombreux journalistes, mais cela leur a surtout permis de concurrencer les agences de presses, en annonçant en premier des déclarations de politiques. Quant aux journalistes politiques qui tiendraient un blog, je n’en ai pas vu beaucoup: ils n’ont pas le temps en campagne! Enfin, avec les newsrooms, qui ont effectivement tenté de mélanger journalistes papier et net, je ne vois pas ce qui en sorti de neuf, si ce n’est de lire sur Internet le même type d’article que sur le papier.

La preuve selon moi que le journaliste politique ne s’est pas profondément modifié en 2012, c’est que les politiques, eux, ont continué à mener campagne comme avant. En tenant meeting, en faisant des déplacements, en participant à des émissions et des débats télévisés, et, notamment pour Nicolas Sarkozy, en mentant effrontément comme si le fact-checking n’avait aucune importance!

Entretien réalisé en juillet 2012

Photo : Sara Taleb (Promotion 2013)

« Les journalistes doivent développer une relation interactive avec leur public. »

Entretien avec Josiane Jouët

Josiane Jouët - Photo IFP : Sara Taleb

Entre la recherche et le journalisme, le cœur de Josiane Jouët a beaucoup balancé. Après avoir fait des études à Sciences Po, passé un doctorat de sociologie et suivi un master de journalisme à l’université de Columbia (New-York), elle a finalement opté pour la recherche. Ses premiers travaux ont porté sur le rôle des médias dans le pays du Sud, puis dans les années 1980, elle a activement participé à l’émergence du courant de recherche sur les usages sociaux des technologies de l’information et de la communication. 

Avant d’arriver à l’Institut Français de Presse, en 1998, où elle enseigne et effectue ses travaux de recherche au sein du laboratoire de recherche Carism, elle a un eu parcours professionnel « atypique », comme elle aime à le définir : coopérante en Côte d’Ivoire (chargée de recherche et responsable vidéo pour l’éducation non formelle), chargée de recherche à l’Institut national de l’audiovisuel, maître de conférences à l’Université de Nairobi (Kenya) et directrice de l’école de journalisme pendant trois ans, chercheur au Centre national d’études des télécommunications, actuellement Orange Labs, puis professeur des universités à l’Université Rennes II.

Qu’apprend-t-on dans votre cours ?

Pour les étudiants en journalisme, je donne un cours sur les audiences et les publics des médias. J’explique la façon dont les diverses mesures d’audience de la presse, la radio, la télévision et l’internet sont construites. Ce sont des choses essentielles à savoir car les journalistes ne travaillent pas en vase clos : ils s’adressent à des audiences spécifiques qui sont mesurées et ces mesures sont cruciales pour obtenir des revenus publicitaires. Il est important que les jeunes journalistes sachent combien ces mesures d’audience conditionnent de plus en plus la façon dont on leur demande de travailler. C’est particulièrement le cas pour la presse en ligne car les journalistes doivent développer une relation interactive avec leur public.

L’autre dimension de mon cours concerne les sondages d’opinion. La presse a une forte consommation de sondages d’opinion et je m’aperçois qu’ils sont très mal exploités et commentés par les journalistes. J’estime qu’il est important, au niveau déontologique, que les journalistes apprennent à lire les sondages et à faire attention à la marge d’erreur qui est de 3 %. A mon avis, cela fait partie de l’ensemble des connaissances que doivent maîtriser, du moins à minima, les journalistes pour bien exercer leur métier.

La technologie doit rester un outil au service du journalisme.

Que vous apporte d’enseigner à l’IFP ?

J’aime beaucoup le contact avec les étudiants. Leurs questions sont gratifiantes ; elles me posent aussi à moi-même des questions et c’est un bon retour par rapport à la diffusion de connaissances, à la démarche de réflexion que j’essaie de faire passer. Et puis, comme je suis sociologue, cela me permet d’observer la société. Au fil des années on voit les générations passer et les étudiants changer. A titre d’exemple, la fascination qu’ils ont actuellement pour les technologies numériques. On se retrouve à faire des cours à des étudiants plus compétents que vous au niveau de la maîtrise des technologies. Mon rôle est aussi de démontrer que la technique n’est pas suffisante. Elle doit rester un outil au service du journalisme.

Un conseil à donner à un jeune journaliste ?

Je ne sais pas si l’on peut vraiment donner des conseils. Je pense qu’il faut surtout prendre conscience que le journalisme est un métier de vocation. Un de mes enseignants à Columbia, Fred Friendly, le célèbre journaliste reporter de CBS, nous rappelait toujours la qualité essentielle pour être journaliste : «To have fire in the belly». Avoir le feu au ventre. C’est quelque chose que l’on a en soi et que l’on doit sentir. Pour être un bon journaliste, il faut avoir «le feu sacré».

Propos recueillis par Elodie Corvée (Promotion 2012)

Photo : Sara Tabel (Promotion 2013)

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+ A lire : « Le multimédia relativise la puissance du web », un entretien de Josiane Jouët réalisé en 2011 par les deuxième année du Master et publié sur le blog de LesEchos.fr, Le Cercle

« Apprendre à douter de soi, de ses convictions, de ses emportements »

Entretien avec Eric Pelletier, journaliste à L’Express et chargé du séminaire «Investigations» à l’École de journalisme de lIFP

Eric Pelletier / Photo IFP : Léonor Lumineau

Eric Pelletier est un ancien de l’école de journalisme de l’IFP. Il a rejoint le service Investigation de L’Express (aujourd’hui rebaptisé Enquêtes) en 2000, après six années passées au Figaro (aux services Vie à Paris puis Société). Agé de 43 ans, il est titulaire  du Dess Techniques de l’information et de la communication (IFP-Paris II) en 1992, d’une maîtrise en Information et communication obtenue à Lyon III (en 1991) et d’un Deug Histoire et Deug Culture et communication obtenu à Lyon II (en 1989). Son dernier ouvrage paru (avec J.-M. Pontaut) porte sur l’ Affaire Merah (Michel Lafon). A l’IFP, il tient un séminaire de deux semaines sur les techniques d’investigation en seconde année. 

Que cherches-tu à apporter aux étudiants ? 

Je ne conçois pas cette session d’enquête comme un cours magistral. Il s’agit bien sûr d’aborder avec les étudiants les aspects techniques d’une investigation journalistique – je veux leur donner les armes pour la mener à bien. Mais j’entends aussi leur offrir un bagage, en suscitant chez eux une réflexion déontologique sur les sources, leurs motivations et leur protection, par exemple. Sur le terrain, ils seront libres d’appliquer ou non ces conseils : chaque enquête journalistique est unique car elle est avant tout humaine.

Qu’est ce t’apporte l’enseignement ?

Dans ces conditions, l’enseignement n’est jamais à sens unique. Il prend souvent la forme d’un échange avec des étudiants qui, à ce stade, ont déjà une bonne expérience de terrain. Du coup, cette parenthèse dans mon métier de journaliste me permet de m’interroger sur mes propres pratiques professionnelles. Des pratiques tellement répétées qu’elles paraissent innées. A quoi sert une accroche ? Comment l’écrire ? Il est très sain de revenir aux fondamentaux.

As-tu des modèles journalistiques ?

Un modèle ? Ce serait Albert Londres pour l’élégance de sa plume et la noblesse de ses combats. Mais au quotidien, je me régale de la lecture d’un confrère ou d’une consœur. Il est tellement agréable d’être surpris par une information, séduit par une formule, accroché par une voix ou impressionné par une photo.

Si tu avais un conseil à donner à un jeune journaliste, quel serait-il ?

Se défier de soi-même. On apprend dans les écoles de journalisme à douter des faits, en s’imposant de les recouper avant publication. Mais je pense que l’on devrait aussi apprendre à douter de soi, de ses convictions, de ses emportements ce qui est sans doute difficile quand on a une vingtaine d’années. La vie est inventive: elle place le journaliste face à des situations rarement prévisibles, jamais monochromes. C’est pourquoi à L’Express, je cosigne souvent les papiers. Ce double regard représente une garantie pour le lecteur.

Tu as publié il y a peu un livre sur Merah. Comment s’est déroulé ce projet ?

Ce fut un projet d’une incroyable intensité, mené avec Jean-Marie Pontaut. Nous avions le sentiment de connaître l’affaire pour l’avoir suivie lors de la survenance de l’événement, en mars 2012. Nous nous trompions. L’examen du détail des faits nous menait à d’autres informations, insoupçonnées celles-ci. Elles rebondissaient de Toulouse au Pakistan, en passant par les Etats-Unis. Quant au portrait de Mohamed Merah, ce terroriste d’un genre nouveau, il nous obligeait à revenir sur les traces de son enfance chaotique. Sa voix, enregistrée lors de la négociation avec le Raid, le rendait presque vivant.

L’information était cadenassée à double tour par le secret de l’instruction et le secret défense. Pourtant des sources multiples nous ont accordé leur confiance. La confrontation avec les faits fut douloureuse. Mais que dire de la rencontre avec deux familles, chacune vivant la douleur à sa manière? On ne ressort pas indemne d’un tel voyage.

Quel souvenir gardes-tu de l’IFP dont tu es un ancien élève ?

Mon passage à l’Institut français de presse (1991-1992) fut pour moi un carrefour d’un point de vue personnel et professionnel. Je réalise à quel point il m’a « façonné ». J’y ai rencontré parmi mes meilleurs amis. J’ai fait connaissance avec la radio (c’était la première année d’enseignement de Daniel Desesquelle). Le cours de Francis Balle constituait une ouverture sur le monde où pour la première fois j’ai entendu prononcer le mot « Internet ». J’ai obtenu les stages au Monde Rhône-Alpes et au Figaro qui m’ont permis d’intégrer la vie professionnelle grâce aux enseignants qui m’ont fait confiance. Les conditions de travail n’étaient cependant pas celles d’aujourd’hui : elles étaient beaucoup plus modestes (cette fameuse salle de cours éclairée par un soupirail !). Et surtout l’école ne disposait pas encore de reconnaissance officielle…

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’École de journalisme de l’IFP

Photo : Léonor Lumineau (Promotion 2012)