Leçon inaugurale 2014

LI Discours de la marraine Marie-Monique Robin

Je suis très honorée d’être ici ce soir et de pouvoir accompagner les étudiants de l’Institut français de presse, à un moment très symbolique : l’entrée officielle dans la grande famille des journalistes. Avant d’expliquer en quelques mots pourquoi le métier que j’ai choisi et que vous avez choisi est éminemment important, je voudrais souligner un curieux hasard : Carl Jung parlerait de « synchronicité », Charles Baudelaire de « correspondances », en tout cas il s’agit d’une coïncidence troublante. Lorsque Claire Branchereau m’a contactée pour me proposer de « marrainer » cette cérémonie, elle m’a expliqué que vous aviez choisi d’appeler votre promotion « André Gorz ». Il se trouve que ce jour-là, je lisais précisément un livre d’André Gorz, intitulé Écologie et politique.

En effet, je prépare actuellement un nouveau documentaire et livre, baptisés provisoirement Sacrée croissance !,Cette enquête interrogera le dogme de la croissance économique illimitée dans un monde aux ressources limitées, et montrera des alternatives qui vont dans le sens d’une société post-croissance dans trois domaines : l’agriculture urbaine, les monnaies locales, et la transition énergétique. Elle introduira aussi les nouveaux indicateurs de richesse, comme le Bonheur national brut promu par le royaume du Bhoutan.

Pour préparer mon nouvel opus, j’ai lu de nombreuses études et ouvrages, dont ceux d’André Gorz, qui fut l’un des premiers intellectuels français à pointer les méfaits destructeurs du paradigme productiviste et consumériste sur les hommes et l’environnement. Visionnaire, son œuvre atteste de la nécessité des lanceurs d’alerte et des empêcheurs-de-penser-et-d’agir-en-rond pour décrypter les enjeux de société à long terme, dénoncer les tromperies admises comme des vérités, et démasquer les conflits d’intérêts et les arbitrages en faveur des puissants. C’était pour lui la fonction de l’intellectuel engagé dans le monde, et c’est aussi pour moi la mission de la presse – je dis bien « mission ». On oublie trop souvent qu’elle constitue le quatrième pouvoir et qu’à ce titre, à l’instar des trois premiers pouvoirs, – l’exécutif, le législatif et le judiciaire- elle est censée œuvrer pour l’intérêt général.

Or, aujourd’hui – et je pense qu’André Gorz ne me contredirait pas- nous avons besoin plus que jamais de journalistes engagés dans le monde, capables de voir plus loin que le prochain mandat de nos responsables politiques, capables d’ affronter les lobbys et les intérêts privés pour « mettre la plume  dans la plaie », ainsi que le disait Albert Londres, le père du journalisme d’investigation, dont l’œuvre m’inspire jour après jour. Je rappelle qu’Albert Londres (1884-1932) est considéré comme le père du journalisme d’investigation. Dans son livre Terre d’ébène, publié en 1929, où il dénonçait la traite des Noirs, il écrivit cette phrase qui devrait être écrite au fronteau des écoles de journalisme : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie… »

Or, aujourd’hui, les « plaies » dans lesquelles les journalistes peuvent et doivent porter leur plume ou leur caméra  sont multiples, comme sont multiples les facettes de la « crise » dans laquelle le monde semble irrémédiablement s’enfoncer. Je veux parler de la crise du climat, qui est déjà largement à l’œuvre, comme j’ai pu le constater au Malawi ou au Mexique. Faut-il rappeler que les émissions de CO2 n’ont jamais augmenté aussi vite qu’au cours de la dernière décennie : 3 % par an en moyenne, soit trois fois plus que lors de la décennie précédente. Nous sommes sur la trajectoire des pires scénarios imaginés par le  GIEC, le groupement interministériel sur l’évolution du climat. Dans un avenir de plus en plus proche, le réchauffement climatique affectera durablement la production alimentaire, tandis que le nombre des réfugiés climatiques ne cessera d’augmenter.

Je veux parler  aussi de la crise de l’énergie, de l’extinction annoncée des énergies fossiles, mais aussi  des minerais et des terres rares, sans lesquels la production de la plupart de nos équipements et biens de consommation s’effondrera ; je veux parler de la crise  de la biodiversité – les experts évoquent la sixième extinction des espèces -, mais aussi de la crise alimentaire –près d’un milliard de personnes souffrent de la faim- , de la crise sanitaire – les millions de malades et de morts dus à la pollution chimique -, de la crise  financière, économique et sociale, qui entraîne une augmentation du chômage, de la pauvreté et des inégalités toujours plus criantes.

Tous ces dérèglements majeurs, dont tout indique qu’ils vont s’accélérer, en provoquant des dégâts humains et matériels considérables, sont le résultat d’un système  économique, fondé sur la recherche illimitée du profit. Cette véritable machine à broyer  repose sur un modèle de développement qui s’avère aujourd’hui mortifère et suicidaire pour la planète et l’humanité qui l’habite :  celui de la croissance illimitée, sous-entendu du produit intérieur brut, le fameux « PIB ». Comme l’écrit la sociologue et philosophe Dominique Méda dans un livre pionnier, intitulé  Au-delà du PIB, Pour une autre mesure de la richesse, « la croissance est devenue le veau d’or moderne, la formule magique qui permet de faire l’économie de la discussion et du raisonnement ».

Au cours des douze derniers mois, j’ai fait un nouveau tour du monde, qui m’a conduite dans plusieurs pays européens, mais aussi au Canada, Etats Unis, Argentine, Brésil, Népal, Bhoutan. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a partout au Nord comme au Sud, des citoyens qui ont décidé de prendre leur destin en main et développent des initiatives pour rendre leurs communautés, – leurs villes, villages ou quartiers- plus résilientes et plus autonomes, plus solidaires et capables d’encaisser les choc à venir. Ces citoyens sont bien plus clairvoyants que leurs dirigeants, empêtrés dans la gestion à court terme du titanic. La mauvaise nouvelle, c’est que tous les experts que j’ai interviewés – qu’ils soient climatologues, économistes, ou biologistes- disent tous l’urgence d’agir vite pour changer de paradigme, si nous voulons que nos enfants puissent continuer à vivre sur la jolie planète bleue, que l’activité humaine est en train de défigurer de manière parfois irréversible. Ils disent aussi que, trop souvent, la presse a oublié sa « mission » qui est d’informer pour que les citoyens puissent agir dans le sens de l’intérêt général.

C’est pourquoi j’invite mes nouveaux confrères de la promotion André Gorz à lire et relire Albert Londres, à suivre la voie qu’il a tracée, au point d’incarner, aujourd’hui, l’honneur de la profession, puisque le plus grand prix français de la presse porte son nom. Gageons que s’il était vivant, il se désolerait de voir la futilité des informations parfois traitées en boucle par les médias et qu’il se désolerait de voir la défiance que nourrissent, aujourd’hui, nos concitoyens pour la presse, soupçonnée de collusion avec les instances du pouvoir et les intérêts privés. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs » a dit à juste titre l’ancien président Jacques Chirac, lors du sommet de la terre de Johannesburg, en septembre 2002. Oui, la planète brûle, et si nous voulons éteindre l’incendie, nous avons besoin de journalistes compétents, certes, mais aussi engagés et habités par une vision de service public pour promouvoir la défense de la vie et du bien commun. Marie-Monique Robin

Présentation par Muriel Pichon de la marraine de la promotion André Gorz (2013)

Bonjour à tous. Je tenais tout d’abord à remercier Marie Monique Robin d’avoir accepté notre invitation mais avant de lui donner la parole, j’aimerais expliquer pourquoi nous vous avons choisi. Pendant deux ans, l’IFP nous a donné les bases du métier de journaliste, que ce soit en presse écrite, en radio ou en télévision. Mais, désolé Monsieur Legavre et Monsieur Le Champion, on apprend toujours beaucoup plus au cours de nos expériences professionnelles, nos rencontres et à travers les reportages de certaines personnes dont nous admirons la manière de travailler et dont vous faites partie.

Nous vous avons choisi Marie Monique Robin parce que, déjà votre parcours est impressionnant. Prix Albert Londres, le Friga et j’en passe. Mais c’est surtout votre détermination qui est admirable car vous avez commencé en tant que pigiste et je peux dire aujourd’hui comme jeune journaliste que ce n’est vraiment pas facile. Nous vous avons choisi parce que votre volonté de dénoncer les injustices, c’est aussi ce que chacun d’entre nous aspire à faire à l’avenir. Je vais donner un exemple rapidement : votre documentaire Escadrons de la mort, l’école française dénonce les méthodes, notamment de tortures, enseignées par les Français aux Argentins et aux Chiliens. Votre reportage a permis par la suite l’arrestation d’anciens généraux de la dictature en Argentine.

Et bien évidemment, il y a votre reportage le plus connu, voleurs d’yeux. C’est celui qui a énormément marqué beaucoup de personnes de cette promotion. Parce qu’il est intense, dans ce qu’il dénonce et tragique dans la réalité du trafic d’organe. Mais moi ce qui m’a le plus impressionnée c’est de penser que malgré les attaques contre votre documentaire, parce qu’un des témoignages a été accusé d’être falsifié, vous vous êtes battue et surtout vous avez continué à faire des enquêtes comme celle sur Monsento.

Vous avez eu confiance en vous-même. Vous vous attaquez toujours aux plus gros et n’avez jamais peur de la controverse. C’est important pour nous jeunes journalistes, car toute notre carrière sera aussi une lutte et malgré ce que les collègues, formateurs ou autres personnes nous disent nous seront les seuls à pouvoir croire en nous et continuer dans notre voie. Je veux donc vous dire merci. Merci d’être un exemple, merci de nous montrer que le journalisme ne se résume pas à François Hollande et Julie Gayet et merci d’être venue ce soir. Muriel Pichon

Pourquoi André Gorz?

André Gorz est de ces grands journalistes dont la seconde carrière a fini par éclipser la première. Si l’influence du philosophe, penseur de l’écologie politique et du revenu inconditionnel suffisant, est encore prégnante sept ans après sa mort, l’oeuvre du journaliste est plus rarement évoquée. Et pour cause, pendant 30 ans il signa ses articles, à L’Express puis au Nouvel Observateur (dont il était l’un des fondateurs) sous le nom de Michel Bosquet. Nous sommes donc la promo André Gorz, mais c’est tout autant Michel Bosquet que nous célébrons. Bosquet, c’est encore un pseudonyme pour celui qui est né Gerhart Hirsch à Vienne en 1923. Une signature qui lui permet de séparer le philosophe Gorz du journaliste. Une double identité intellectuelle, rappelle Jade Lindgaard dans un article paru sur Médiapart : à la fois rédacteur d’un hebdomadaire grand public, et philosophe proche de Sartre, théoricien de la critique du capitalisme.

Dans le même article, Jean Daniel raconte que “de jeunes gens candidataient à l’Obs par admiration pour les articles de Michel Bosquet.” Mais le patron de l’Obs s’empressait d’ajouter que dans son journal, il ne pouvait y avoir qu’un seul rédacteur de son genre, réputé soucieux de son indépendance. Se spécialisant dans l’économie, et aussi très tôt, sur la question du nucléaire, la réputation de Gorz reposait sur la qualité, la rigueur et l’engagement politique de ses articles. Cette fidélité à ses valeurs était déjà la cause de son départ de L’Express. Dans le texte de Gorz/Bousquet que nous avons choisi, le rédacteur du Nouvel Obs met en garde contre “l’usure du journalisme”. Certains y verront le testament d’un rédacteur désabusé. Mais nous avons choisi d’y voir une direction, l’évocation en creux d’une autre forme de journalisme, et surtout un questionnement toujours autant d’actualité.

Pourquoi et pour qui écrire? Qu’est-ce que l’objectivité, la neutralité? Quelle est la place de l’opinion dans le journalisme? Y’a-t-il une place pour le journalisme engagé? Aujourd’hui, alors que la profession subit les effets de la crise économique et du déficit de confiance du grand public, est-ce que la transparence- et l’engagement intellectuel peuvent être une planche de salut? Les critiques de Gorz envers le journalisme contrastent pourtant avec sa carrière. Pendant trois décénnies, il s’est dédié à ce « métier épuisant », qu’il a exercé avec le plus grand souci d’exactitude et d’intégrité. Avec une certaine fierté aussi. Le questionnement qui le tiraillait nous renvoie aux fondamentaux : réfléchir à ce que l’on écrit, à ce qu’on filme et ce que l’on dit, tout en méfiant du savoir-faire, de la routine et du prêt-à-penser. Nous n’avons pas la prétention de tous devenir éditorialiste, polémiste ou philosophe. Chez Bousquet, nous admirons l’intégrité, le côté artisan. Chez Gorz, l’engagement et le questionnement. Et c’est dans ces deux figures, réunis dans le même homme, que nous voulons nous reconnaître, à la fois professionnels consciencieux, mais individus toujours soumis à la remise en question.

Guillaume Gendron

Prix Santé & Citoyenneté

Anissa Hammadi et Margaux Couturier, finalistes du prix Santé & Citoyenneté (2013)

Margaux Couturier (première en partant de la droite) et Anissa Hammadi (deuxième en partant de la droite).

Margaux Couturier (première en partant de la droite) et Anissa Hammadi (deuxième en partant de la droite).

Le prix santé & citoyenneté, prix étudiant du meilleur projet de web-documentaire sur les actions solidaires et citoyennes dans le domaine de la santé, finance la réalisation de projets de web-doc puis, récompense les meilleurs projets réalisés. En 2013, le thème était : « Addictions et Société ». Trois binômes d’étudiants en école de journalisme ont alors reçu, après présentations des projets et une rude sélection, une bourse qui leur permet de réaliser leur webdocumentaire.

Cette année, c’est Anissa et Margaux, qui ont été sélectionnées pour partir en Corée du Sud. Objectif : enquêter sur les cyber-addictions des Coréens.

Anissa Hammadi (promo 2014) est passée par les rédactions du Parisien, du Monde, de La Croix, du Quotidien de La Réunion et d’El Watan Week-End. Actuellement à Jeune Afrique, son sujet de prédilection, c’est l’actualité internationale.

Margaux Couturier (promo 2014) est passée par les rédactions du Parisien, de La Croix et de LCI, sous la double étiquette de caméraman et de rédactrice. Aujourd’hui, elle est repartie travailler plusieurs mois pour la société de production Hikari à Séoul.

Vous pouvez trouver l’ensemble du web-documentaire à cette adresse :

« Bienvenue sur Game-Overdose en Corée du Sud. La partie peut commencer« 

« En réalisant cette enquête pendant trois mois, nous nous sommes rendues compte des limites de l’action du gouvernement. Le jeu vidéo est dans le pays l’une des industries les plus rentables. Pourtant, l’Etat risque de freiner cette dynamique avec sa série de lois “punitives”. Mais le mal est-il vraiment pris à la racine ? En discutant avec des médecins et des joueurs, il est clair que cette dépendance n’est que le symptôme d’un mal être plus profond. Celui d’avoir très peu de temps libre après des cours extrêmement stressants. En somme, le jeu vidéo est une addiction refuge.  Après des dizaines de courriels échangés, le parti Saenuri a finalement refusé de s’exprimer sur le sujet. Retisser le lien avec la famille, réduire le temps de travail scolaire tout comme le poids de l’éducation privée, voilà peut-être des pistes plus bénéfiques et plus cohérentes pour les patients.« 

Margaux et Anissa.

De retour de l’étranger, les « IFPiens » ont la tête pleine de souvenirs

Entretien avec trois élèves de la promotion 2012, de retour d’un séjour à l’étranger.

L'université de Los Andes, à Bogota.

L’université de Los Andes, à Bogota.

Hélène Bielack, Elodie Corvée et Timothée Brisson, tous trois diplômés 2012, ont bénéficié des accords de l’IFP avec des universités étrangères. Après leur master, ils sont partis plusieurs mois au Québec (Université Laval) ou en Colombie (Université Los Andes). Ils dressent un bilan à leur retour.

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Discours de la promotion 2012 « Chris Marker »

« Bonjour, bonsoir,

En accord avec la direction, nous allons donc prendre une petite demi heure pour parler de Chris Marker, désormais parrain de notre promotion.

Chris Marker… Chris Marker est beaucoup de choses : cinéaste, écrivain, producteur, essayiste, poète et illustrateur. Mais vous l’aurez peut-être remarqué dans cette liste : nulle trace du mot journaliste. Certes, Chris Marker a signé quelques documentaires, mais c’était avant tout un auteur et un cinéaste. Alors, pourquoi l’avoir choisi ?

Des journalistes à honorer, il n’en manque pas. Mais nous avions envie d’autre chose. De montrer que nous ne nous réduisons pas à notre profession. Il y a parmi nous des passionnés de littérature, des mélomanes avertis, des photographes, des amateurs de jeux vidéo, et même des « hipsters » trop cools pour être parmi nous ce soir. Bref, il fallait quelqu’un qui puisse exprimer cette diversité.

Chris Marker n’était pas journaliste, mais à sa manière, il a tenté de peindre son époque avec un peu plus d’audace que la simple formule « sujet, verbe, complément ». Vous connaissez peut-être son chef d’œuvre, « La Jetée ». Nous étions quelques uns à avoir vu et apprécié ce roman-photo orwellien de 26 minutes introduit par ces mots : « l’histoire d’un homme, hanté par une image d’enfance ». Et pas seulement parce qu’Hollywood s’en est emparé 30 ans plus tard pour en faire un remake avec Bruce Willis et Brad Pitt… Pas tout à fait un film d’auteur, mais il paraît que Chris Marker ne l’avait pas détesté.

Chris Marker c’est aussi une cinquantaine de films, de longs, de courts et de moyens métrages, réalisés seuls ou avec d’autres. Que l’Institut Français de Presse rende ainsi hommage à un maître de l’image peut sembler incongru. Mais notre école a beaucoup changé : la télévision est désormais un département à part entière. C’est donc aussi une manière, pour nous, de marquer cette évolution.

Et puis, soyons honnêtes, le choix de Chris Marker présentait un autre avantage : il était mort. Suffisamment en tout cas pour n’être pas en mesure de nous opposer un refus. Vivant, il aurait probablement refusé d’être associé au moindre journaliste… Il faut préciser qu’après l’art de l’image, Chris Marker maitrisait celui de l’anonymat. Artiste reconnu, il n’en était pas moins secret. On disait de lui qu’il était « le plus célèbre des cinéastes inconnus ».

Pour nous c’est aussi un message. De plus en plus, le journaliste moderne se doit d’avoir une personnalité, une personnalité visible sur Facebook et Twitter, bref de devenir une marque. Chris Marker se cachait derrière un avatar de chat sur le site Second Life où il était plus visible qu’il n’était reconnaissable dans la rue. Mais qui sait aujourd’hui qu’il s’appelait en fait Christian-François Bouche-Villeneuve, ou qu’il est l’auteur des films « Sans Soleil », « Le Fond de l’air est rouge » ou  « Joli Mai » ?

Chris Marker aimait Internet et la foule, parce qu’ils lui procuraient le confort de l’anonymat. Cela lui permettait même de se promener parmi des journalistes en étant sûr de ne pas être repéré. Une anecdote illustre parfaitement ce rapport à l’extérieur : Chris Marker était attentif à l’actualité. Il consultait régulièrement le site Arrêt sur images. Une année, après le  pique-nique de rentrée traditionnel entre l’équipe du site et une poignée d’abonnés, la rédaction a reçu des photos de l’évènement… elles étaient signées de Chris Marker. Innocent et invisible, il s’était promené tranquillement au milieu d’une trentaine de personnes. Il a observé, immortalisé et a de nouveau disparu.

Pour toutes ces raisons, le choix de Chris Marker était évident pour nous. Mais l’honnêteté nous force à dire que ce n’était pas le cas de tout le monde au sein de notre promotion. Quand Jean-Baptiste Legavre nous a demandé de choisir un nom de promotion, nous nous sommes collectivement creusés la cervelle. Plusieurs noms ont émergé. Nous avons hésité, tergiversé, délibéré. Faute de consensus, à un moment nous avons même pensé à honorer « les pigistes anonymes ». Voyez comme notre génération embrasse déjà la précarité* !

Finalement, puisqu’il paraît que nous en sommes les chiens de garde, nous avons décidé de faire confiance à la démocratie. Le résultat fut serré. Très serré. On parle même d’irrégularités dans le scrutin. En y regardant bien, nous n’avions pas compté les voix des électeurs de Wallis et Futuna. La tension était telle qu’à un moment nous nous sommes presque résolus à faire appel à l’une des deux figures tutélaires de l’école. Il s’agit, bien entendu, des meilleurs d’entre nous : Rémy Rieffel et Jean-Baptiste Legavre. Oui, car l’IFP étant systématiquement à l’avant-garde de la société, notre promotion a deux papas. Qu’ils soient ici remerciés ! Remy Rieffel, pour nous avoir donné envie d’entrer dans cette école, et Jean-Baptiste Legavre, qui nous a permis d’y rester… et d’en sortir.

Nous avons dit tout à l’heure que Chris Marker n’avait pas été en mesure de nous refuser cet hommage. Delphine Saubaber, elle, nous a fait l’honneur d’accepter de son vivant de donner une leçon inaugurale. Nous laissons donc à présent la place à Elodie Corvée qui vous dira pourquoi nous sommes très heureux de choix.

Merci à vous.

* Face au succès indécent d’un certain nombre de journalistes issus de notre promotion ayant déjà décroché un CDI ou cumulant les CDD, nous avons finalement renoncé. »

Julien Lagache et Nathanaël Vittrant

Le journalisme, un engagement, un risque, une chance

Delphine Saubader est grand reporter à l’Express. Elle est devenue marraine de la promotion 2012. Les étudiants de la promotion Chris Marker ont expliqué leur choix pendant la soirée de remise des diplômes. Retranscription.

« Le 03 mai 2010, à Paris, le jury du Prix Albert Londres remettait sa prestigieuse récompense à Delphine Saubaber. Elle est alors récompensée pour ses articles publiés dans L’Express sur l’ouverture des archives de la police politique en Roumanie, la Securitate, pour un portrait de Radovan Karadzic, l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie, et pour des reportages réalisés en Calabre où la mafia y est surpuissante.

Mais Delphine Saubaber : qui êtes-vous ? En quelques mots, vous êtes diplômée de l’Institut d’étude politique de Paris et du Centre de formation des journalistes. Vous avez travaillé, notamment, au service Société du Monde, au service Monde de L’Express et vous êtes maintenant au service Société de cet hebdomadaire.

Depuis bientôt trois ans, vous êtes titulaire du Prix Albert Londres, le prix le plus prestigieux de la presse française. En vous distinguant ainsi, le jury vous a fait entrer au Panthéon du journalisme français. Vous avoir ainsi à nos côtés aujourd’hui, pour ce moment très important pour nous – jeunes journalistes – qu’est la soirée de remise des diplômes est un honneur, et nous vous en remercions.

Lorsque vous avez reçu ce prix, juste après la cérémonie, au micro d’un de nos confrères, vous avez parlé d’engagement, auquel vous avez dit tenir par-dessus tout. Etre engagés, il nous faudra l’être, nous le seront, nous le sommes déjà, pour persévérer dans cette vie de journaliste, que nous avons tous souhaitée.

Et au cours de la même interview, vous avez noté que cet engagement ne pouvait pas aujourd’hui être dissociée du risque. Alors oui, des risques, nous allons en prendre aussi. C’est en lisant vos articles, en lisant les articles des journalistes qui vont sur le terrain et qui prennent des risques, que nous comprenons que le journalisme ne peut pas en faire l’économie, et qu’il va nous falloir en prendre pour marcher dans vos pas.

Mais marcher dans vos pas ne sera pas non plus facile. Le journalisme est multiple, on le sait tous ici, et celui que vous avez la chance d’exercer et qui a été consacré par le prix Albert Londres, celui que l’on aimerait tous pratiquer, c’est un journalisme d’enquête et de terrain, celui du grand reportage.

Et c’est aussi pour cela que l’on a voulu vous inviter. Quand on lit vos articles, on ressent s’écouler le temps que vous avez passé à écrire. Des centaines d’heures pour appréhender votre sujet, pour être capable d’en rendre la réalité la plus exacte, pour gagner la confiance des personnes que vous avec interrogées. Et puis aussi pour écrire. Vos phrases sont pensées, millimétrées, il y a des jeux de mots, des images…

C’est un plaisir de vous lire et c’est désormais aussi devenu un luxe de pouvoir avoir encore accès à des articles de cette qualité, aussi bien sur le fond que sur la forme. Pour la plupart d’entre nous, c’est un rêve de pouvoir pratiquer ce genre de journalisme. De prendre son temps, que ce soit en presse écrite, en radio ou en télévision.

Lorsqu’on a en face de nous un ou une journaliste qui fait partie des quelques chanceux à pouvoir pratiquer ce genre de journalisme, on se sent, nous aussi, chanceux. D’abord parce qu’on rencontre une des meilleures de notre profession. C’est un journalisme très exigeant où les places sont encore plus chères qu’ailleurs. Et ensuite parce que cette personne doit être passionnante et doit avoir tellement de choses à nous dire sur sa profession, sur notre profession.

Au nom de toute notre promotion, merci encore d’être ici ce soir. »

Elodie Corvée et Timothée Brisson, Promotion Chris Marker 2012

Delphine Saubader : « Une récompense et une promesse »

Delphine Saubader est grand reporter à l’Express. Elle a été choisi comme marraine par la promotion Chris Marker. Voici la retranscription de son discours pendant la soirée de remise des diplômes de janvier 2013.

« Je vous remercie du fond du cœur de m’avoir invitée à fêter avec vous ce jour qui est un jour si particulier, parce qu’une remise de diplômes, c’est une récompense, bien sûr, et puis une promesse. Alors on a, on aurait envie de vous dire, simplement, chaleureusement, « bienvenue », et d’offrir à chacun de vous le bouquet de la mariée…

Nous le savons tous, pourtant, vous arrivez à un moment qui est aussi un peu particulier, un moment où vous entendrez tout autour de vous un grand bruit médiatique qui  ne parle que de ventes déclinantes, d’effondrement publicitaire, de suivisime généralisé… !

Quand j’ai commencé, il y a dix ans, le paysage, c’est vrai, n’était ni tout à fait le même ni tout à fait un autre… C’est fou de constater comme, en dix ans, les formats, la pratique, les contraintes mais aussi les possibilités nouvelles, ont évolué, bousculées par cette immense Toile qui est devenue l’obsession, dans les rédactions, matin, midi et soir !

En  réalité, on peut aussi voir les choses différemment : vous arrivez à un moment qui appelle une refondation, ou une réinvention, de la presse et qui s’avère donc absolument passionnant à vivre. Il s’agit, pour nous tous, de nous réinventer, sans perdre de vue l’essence de notre métier…
Internet a tout changé, mais est aussi devenu, en soi, un formidable terrain d’investigation, à part entière. On l’a vu par exemple l’an dernier au cours du printemps arabe, il ne fallait pas seulement être sur la place Tahrir mais aussi sur les réseaux sociaux.

Tout change, on le voit, et pourtant… rien ne change, car l’essence de notre métier doit rester la même… Le journalisme, c’est une discipline hautement inexacte mais rare, un art ou un artisanat (utilisons le terme que l’on veut) essentiel et profondément humain, que chacun de nous exerce avec ce qu’il est, selon le bois dont il est fait, avec « subjectivité honnête », comme le disait Beuve-Mery, plutôt qu’avec objectivité, restons humbles ! C’est le « contact et la distance », comme il le disait encore, c’est le temps, vital, indispensable, nécessaire à l’enquête, à l’écoute. Le journalisme, ce n’est pas un spectacle, ce n’est pas raconter ses exploits mais le quotidien des autres, c’est raconter la petitesse des grands hommes, parfois, et la noblesse des gens ordinaires. C’est s’intéresser à demain, à ce qui s’est passé hier, et pas seulement au présent, à cette immédiateté si envahissante qu’elle aspire à l’autosuffisance…

Il est probable qu’à l’heure où chaque lecteur a les moyens se faire lui-même son propre journal tous les jours sur Internet et se voit inondé des mêmes informations tournant en boucle, le journaliste qui, demain, se contentera de recopier ou de remanier la dépêche d’agence, qui n’inventera pas, qui ne cherchera pas, qui ne défrichera pas, sera mort, et d’abord dans sa tête…

Voyez donc le chantier qui vous et nous attend ! C’est un métier réellement magnifique que vous vous apprêtez à exercer et qui a besoin de vous, pour vous et nous aider à créer un futur ou des futurs journalistiques… Alors bravo encore, et simplement, bienvenue ! »

Prix Varenne JRI 2012

Entretien avec Benjamin Vincent

Benjamin Vincent - Photo IFP : Léonor Lumineau

Benjamin Vincent (promo 2012) vient d’être élu lauréat 2012 de la Fondation Alexandre Varenne en tant que JRI (Journaliste Reporter d’Images) dans la catégorie écoles de journalisme – l’un des deux prix Varenne spécifiquement destinés à un étudiant. Il revient sur cette récompense et son apprentissage à l’école de journalisme de l’IFP.

Voir le reportage primé : Les luthiers de Rennes 

Vous avez remporté le prix Varenne devant les autres écoles de journalisme, qu’avez vous ressenti ?

Ce prix, ça a été une véritable surprise pour moi, et ça l’est toujours. Je remercie au passage Nathanaël Vittrant (promotion 2012 également), avec lequel j’ai tourné le sujet de pré-sélection, qui m’a permis d’accéder aux phases finales du prix. Concernant les autres écoles, il faut dire que je ne me suis pas posé trop de questions. C’était surtout le fait d’être un représentant de l’IFP, l’espace d’un instant, qui m’inquiétait. Je ne voulais pas décevoir.

Comment en êtes vous venu à vous présenter ?

J’ai appris l’existence du prix Varenne en lisant une affiche dans les couloirs de nos locaux… Je remarque que les étudiants ne sont souvent pas suffisamment informés des différents prix, récompenses, et bourses qui s’offrent naturellement à eux en fin de formation. Tous connaissent les différentes bourses en télévision, en radio, voire en presse, permettant de décrocher un contrat de quelques mois dans un grand média ; mais je constate que nous ne sommes pas toujours au courant de l’existence de prix transmédias et ouverts à tous (étudiants comme professionnels). Pourtant, ces prix, s’ils n’ouvrent pas immédiatement les portes d’une rédaction nationale, sont un excellent moyen de se donner de la confiance, quelques contacts, et une aide financière pour la réalisation de projets futurs. C’est-à-dire l’essentiel pour un jeune journaliste, il me semble.

C’est un prix spécifique, JRI. Quelles qualités requiert-il ?

Le prix Varenne des JRI est en cela spécifique qu’il se déroule en une journée et demie (une journée de tournage, une matinée de montage), sur un sujet libre, mais selon une zone géographique et une thématique imposées. Il s’agit donc avant tout d’organiser au mieux son tournage, et de ne pas paniquer – car rien ne se déroule jamais comme prévu. Une journée et demie pour un sujet, dans une rédaction classique de JT, c’est énorme. En situation de stress (ça reste un concours), et seul, ça peut être un peu serré. Mais au-delà de l’organisation et du sang-froid, il me semble que la qualité première d’un JRI est d’être capable de se laisser surprendre par un personnage, ou un évènement, parfois trois fois rien, et de s’autoriser à raconter une histoire un peu différente de celle qu’il avait en tête en commençant son tournage. C’est ce qui peut donner à un sujet une saveur particulière.

Comment s’est fait le choix du sujet ?

Comme prévu, une semaine avant l’épreuve, on m’a annoncé que mon sujet devrait porter sur Rennes, à travers la thématique du patrimoine. Connaissant la ville, j’ai tout de suite imaginé des sujets parfois un peu compliqués… Mais rendu à l’avant-veille de l’épreuve, je n’avais rien de convaincant à tourner. Il a donc fallu repartir de zéro, en pensant les choses plus simplement : je voulais un reportage vivant, portant sur le patrimoine humain. Et, me concernant, qui dit patrimoine humain, dit immédiatement musique. Rennes venait justement d’accueillir un nouvel administrateur de prestige (Marc Feldman, du philharmonique de Sacramento) pour son orchestre symphonique, lequel veut s’imposer comme un carrefour des musiques celtiques, bretonnes, et européennes. Un sujet sur l’orchestre était difficile à organiser la veille pour le lendemain. En revanche, j’avais toujours voulu tourner un sujet sur un luthier (une profession qui me fascine) ; Alexandre Mallet, dont il est essentiellement question dans mon reportage, avait peu ou prou mon âge et disposait déjà d’un atelier à son nom : son histoire me plaisait, tout simplement. De là, en m’appuyant sur ce personnage inhabituel, j’ai pu parler de ces luthiers rennais dont les ateliers ne désemplissent jamais.

Inutile d’être un reporter d’images hors pair, un monteur génial, ou une “voix” si l’on ne se sert pas de sa sensibilité propre de journaliste

Techniquement, comment avez-vous fait ? Quelles options ? Avec quelle caméra ?

Lorsque l’on est seul à devoir gérer et l’image et le son, on privilégie naturellement les interviews dites « en situation » et les ambiances. J’ai donc choisi de ne travailler qu’avec des micros sans fil, et j’ai encouragé mes interlocuteurs à ne pas reposer leurs outils tandis que je discutais avec eux. D’autant que ces luthiers étaient des personnes très occupées, et que je voulais rendre ça à l’image. Le tournage a été réalisé avec une caméra-épaule JVC que j’avais déjà un peu pratiquée.

Benjamin Vincent, dans les locaux de l'IFP / Photo : Léonor Lumineau
Avez-vous eu des hésitations lors du tournage ? Lors du montage ?

Pour ne prendre que cet exemple, j’ai failli ne pas tourner la courte séquence d’introduction sur l’orchestre symphonique. Les membres de l’orchestre devaient avoir au préalable signé une autorisation de tournage (ils sont une quarantaine), stipulant un jour et une heure précise. Marc Feldman s’est montré particulièrement accommodant, mais le temps que tout le monde ait signé l’autorisation, je ne pouvais tourner cette séquence que le second jour, sur mon temps de montage. J’ai donc dû me poser la question de ne pas la réaliser. Mais au-delà du fait que j’aurais fait perdre du temps à ces musiciens, il était évident que mon sujet en pâtirait : comment aurais-je pu parler d’orchestre symphonique sans en avoir une seule image ?

Lors du montage, faute de temps, j’ai donc privilégié une certaine efficacité. Ça a pesé sur la qualité du sujet dans le détail, et même si je le regrette encore aujourd’hui, je suis surtout fier d’être allé au bout et d’avoir fini à temps.

Quels conseils donneriez vous à des futurs postulants ?

De façon générale, j’aurais tendance à les encourager à apprendre à tout faire d’eux-mêmes, de se donner les moyens de réaliser leurs sujets, sans trop se spécialiser sur un aspect ou l’autre du tournage. Il est absolument inutile d’être un reporter d’images hors-pair, un monteur génial, ou une « voix », si l’on ne se sert pas de sa sensibilité propre de journaliste. Le prix récompense des JRI qui sont en fait à la fois rédacteurs, cadreurs, et monteurs… L’aspect technique du reportage compte finalement pour peu ; ce qui importe, c’est de toucher un jury avec une histoire. Il faut y aller sans complexe.

Vous venez d’être diplômé de l’École de journalisme de l’IFP. Un ou des souvenirs marquants ?

Pour la forme, je n’en garderai qu’un. En seconde année, la session de spécialisation webdocumentaire m’a permis de réaliser un court documentaire qui n’était pas avant tout dicté par les besoins d’un exercice, mais dirigé par ma seule envie de faire les choses de telle ou telle façon, en accord avec mon acolyte Donald Walther. Nous avions suivi un explorateur urbain dans la demeure abandonnée d’un chef d’Etat africain aujourd’hui décédé. En seulement sept à huit minutes d’images, nous avions réussi à produire quelque chose d’assez personnel, qui nous ressemblait certainement plus que tout ce que nous avions produit jusque là à l’IFP. Je suppose que ce genre d’expérience d’indépendance créatrice est rare, même au sein d’une école où il n’y a a priori pas de problématique de rentabilité… C’était très grisant.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Photos : Léonor Lumineau (Promotion 2012)

Webdoc primé

Anne-Claire Huet et Léonor Lumineau ont obtenu le 2e prix Santé & Citoyenneté en proposant un webdocumentaire sur les migrants au Mexique, Les fantômes mutilés de la Bestia. Elles reviennent pour le blog sur cette aventure.

VOIR LE WEBDOCUMENTAIRE : www.lesfantomesmutilesdelabestia.com

Comment vous est venue cette idée de reportage ?

Léonor : Je m’intéresse au sort des migrants au Mexique depuis mon année d’échange universitaire là-bas en 2007-2008. J’ai commencé en rédigeant un mémoire sur le narcotrafic et la presse mexicaine. Et du narcotrafic, j’en suis venue aux migrants, car ils sont très régulièrement attaqués, rançonnés et enlevés par les groupes criminels. Je connaissais donc déjà l’histoire de ce train, La Bestia, sur le toit duquel les migrants montent pour remonter vers la frontière américaine. Lorsque j’ai entendu parler du prix Santé & Citoyenneté, je me suis dit qu’il y avait sûrement une possibilité de raconter leur histoire via un angle « santé ». J’ai fait quelques recherches, et j’ai appris qu’il y avait parfois des accidents, des gens qui tombaient du toit du train. Comme c’est un train de fret, il n’y a pas d’arrêt fréquent et le trajet dure parfois jusqu’à 12h d’affilée. Perchés sur les wagons, les migrants doivent tenir tout ce temps sans boire, sans manger, et surtout sans s’endormir. Le risque est de tomber, et de se voir mutilé par les roues du train. Je me suis demandé comment faisaient ceux à qui s’était arrivé et qui s’étaient retrouvés amputés, à des milliers de kilomètres de chez eux, sans existence légale, sans argent. Surtout sachant que le rétablissement dure très longtemps en cas d’amputation. Le temps de soigner et de mouler le moignon pour pouvoir y mettre une prothèse. C’est pour les migrants qui se retrouvent dans ce cauchemar un véritable coup d’arrêt, une parenthèse dans leur vie et la fin du rêve américain. Et autant d’argent qu’il faut trouver pour se loger le temps du rétablissement, pour financer les soins et une prothèse. Ensuite j’ai découvert l’auberge d’Olga Sanchez à Tapachula qui est la seule structure qui recueille bénévolement les migrants blessés. Et j’ai proposé à Anne-Claire qu’on tente l’aventure ensemble.

Vous avez gagné un prix pour financer le voyage…

Anne-Claire et Léonor : Nous avons gagné le deuxième prix du concours Santé & Citoyenneté, crée par Novartis, dont le jury est composé de onze journalistes (Le Parisien, Europe 1, TF1, L’Express, Têtu, etc.) spécialisés dans le domaine de la santé. Nous avons d’abord envoyé un dossier d’une dizaine de pages très détaillé. Nous y présentions le sujet de reportage, un calendrier, les contacts, un budget, etc. Notre dossier a été sélectionné avec quatre autres. Nous avons donc été invitées à défendre notre projet pendant un entretien de trente minutes devant les membres du jury. A l’issue de cette deuxième épreuve, nous avons gagné une bourse de 3000 euros pour réaliser notre reportage et un prix à nous partager de 1000 euros. A partir de là, c’est devenu du sérieux. L’oral était le 19 décembre et nous partions le 3 janvier donc il a fallu tout organiser très vite (matériel, contacts, organisation du voyage…).

Vous attendiez-vous à trouver cette réalité là ?

Anne-Claire : Je ne savais pas à quoi m’attendre en partant mais sur place, ce qui m’a le plus frappé c’est que pour la plupart des migrants les Etats-Unis représentent toujours un eldorado. La force du rêve américain est incroyable, ils sont prêts à passer par tout pour parvenir aux Etats-Unis. Je ne m’attendais pas non plus à voir des gens aussi jeunes, ainsi que des familles avec des enfants sur le train. Cependant, le fait d’être là-bas en reportage permet de prendre une sorte de distance avec la réalité qu’on voie, et ce même si elle est parfois tragique. J’avais toujours en tête que j’étais là pour tenter de « capter » cette réalité pour ensuite la faire découvrir en France.

Léonor : J’avais déjà vu pas mal d’images du train. Mais c’est toujours différent quand on est soi même là-bas et qu’on voit passer ce train avec des centaines de personnes sur le dos, sous une chaleur écrasante qu’on ressent soi-même, et qu’on sait qu’ils y sont depuis des heures. Ce train est énorme et avance dans un vacarme assourdissant. J’étais tellement impressionnée la première fois que nous l’avons vu que la vidéo que j’ai tourné à ce moment là est inutilisable. Je tremblais beaucoup trop. Et puis surtout, je ne m’attendais pas à trouver un tel optimisme chez les migrants amputés que nous avons rencontré. Ils savent qu’il va être encore plus dur pour eux de pouvoir travailler en rentrant chez eux. Pourtant ils ont le sourire et se disent heureux, car ils sont en vie. Ils ont une foi incroyable en leur destin.

Comment vous y êtes vous pris techniquement sur place ?  Avec quel matériel et quelles modalités ?

Anne-Claire et Léonor : Avant de partir, nous disposions d’un appareil photo Reflex pour filmer et d’un autre pour les photographies. Nous avons emprunté un micro Zoom pour prendre le son à l’IFP. Après c’était le système D. On a récupéré pas mal de matériel à nos camarades de promotion (trépied, cartes SD). Nous avons aussi récolté pas mal de conseils à droite à gauche selon les spécialités de chacun, et notamment auprès d’Olivier Lambert, qui donne un cours sur le webdocumentaire en deuxième année à l’IFP. Nous avons par ailleurs prévu des disques durs pour stocker et sécuriser nos images et sons sur place. Une fois en reportage, nous déchargions sur nos ordinateurs et sur les disques durs les images et sons tous les soirs, pour les sécuriser. Après concrètement lors des phases de reportage, Anne-Claire tournait les vidéos avec son Reflex, et Léonor s’occupait des interviews, de prendre le son et des photographies.

Vous avez « décliné » ce reportage à l’écrit pour le webmag de l’Ecole…

Léonor : J’ai profité de la session webmagazine pour rédiger une première version d’un reportage magazine écrit. L’idée en effet est de décliner ce webdoc pour plusieurs supports, car nous avons fait en sorte que les photos, le texte, les vidéos, et les sons, puissent avoir une vie propre séparés les uns des autres pour pouvoir proposer ce reportage à différents types de médias. C’est la seconde étape à présent que ce webdoc est terminé : le décliner pour la presse magazine (texte, photo) ou pour la télévision (Anne-Claire en a fait une version pour un journal télévisé).

Vous avez choisi de ne pas retenir Flash, pourquoi ?

Anne-Claire et Léonor : Nous voulions au départ le faire sur Flash, mais ce logiciel est très compliqué à utiliser dès qu’on insere de la vidéo. Faire du Flash est un métier à part entière, et ce n’est pas le nôtre, même si nous savons nous en servir de manière basique. Durant la session webdoc d’Olivier Lambert, un des concepteurs d’un nouveau logiciel en ligne, 3WDOC, est venu nous présenter cet outil, qui pour le coup a été crée pour les non-informaticiens. Nous avons été séduites par le concept, nous avons essayé, et il nous a fallu peu de temps pour le prendre en main ! C’est vraiment un très bon outil.

Ce reportage vous a-t-il donné des idées et envies pour la suite puisque vous quittez l’IFP avec votre diplôme en poche ?

Anne-Claire : Ce reportage m’a donné envie de travailler sur des projets plus conséquents, à plus long terme, peut-être dans le cadre d’une boîte de production. Pendant la réalisation du webdoc, j’ai beaucoup aimé la partie montage, lorsqu’il fallait donner un fil narratif en images au sujet. Je suis contente aussi d’avoir appris à filmer au Reflex, car c’est assez différent de quand on filme avec une caméra et les images  sont ensuite de très haute qualité. J’espère pouvoir renouveler l’expérience, et tester le fameux 5D, LE réflex idéal pour filmer.

Léonor : Comme je l’ai dit à Anne-Claire lorsque nous étions au Mexique, je voudrais pouvoir faire ce que nous étions en train de faire là-bas toute ma vie ! Cette expérience a encore renforcé mon envie de faire ce type de reportage, à l’étranger, sur des sujets magazines, avec un vrai pré-travail d’enquête. J’ai vu que j’en étais capable, donc je veux encore le refaire. Cela m’a aussi donné envie de faire encore plus d’images, de photographies. Et j’ai vraiment envie de continuer la vidéo au Reflex. Je suis persuadée qu’il y a plein de nouvelles formes de reportages à inventer, en mélangeant vidéos au Reflex et photographies, avec des sons très travaillés, et un gros travail de montage. Ce qui est génial et motivant, c’est qu’il n’y a pas de règles car c’est récent, et ça me plait de faire travailler ma créativité.

Si vous aviez à retenir un souvenir marquant de ces deux années, quel serait-il ?

Anne-Claire : C’est amusant, mon meilleur souvenir est justement lié au webdoc. Première année, deuxième lundi de cours, 18h : David Castello-Lopes* débarque dans la classe en nous parlant de Flash. J’ai jamais entendu parler de ce logiciel, jamais entendu parler de webdocumentaire non plus. Au bout de deux, trois cours à s’arracher les cheveux avec les lignes de code, je commence à piger le truc. Et tout d’un coup, miracle, quand on clique sur le bouton que j’ai crée on accède à la page suivante. A la fin de la session, on a même réussi à pondre à deux un webdoc entier…

Léonor : J’ai pleins de souvenirs marquants à l’IFP, mais il y en a beaucoup que je ne peux pas dire ici parce qu’ils ne sont pas très sérieux. Néanmoins, un des souvenirs qui m’a marqué est sûrement lorsqu’un journaliste indépendant appartenant à un collectif de pigistes est venu discuter avec nous durant la session de « séminaire emploi ». C’était en début de seconde année et je traversais une phase de « déprime journalistique ». Je venais d’effectuer quatre mois de stage durant l’été et je me rendais de plus en plus compte que le journalisme d’aujourd’hui était très différent de ce que j’avais imaginé. J’avais voulu faire ce métier pour ne pas travailler derrière un bureau, pour ne pas connaître la routine, pour aborder des sujets ignorés du public, et voilà que depuis le début de mes stages je faisais tout le contraire. Alors quand ce journaliste est venu, qu’il nous a raconté qu’il faisait des reportages aux quatre coins du monde, sur des sujets passionnants, pour vendre des piges aux magazines, je me suis dit que j’avais trouvé ma voie : l’indépendance ! Ca m’a beaucoup rassurée, et depuis je sais que je serai sûrement un jour indépendante par choix.

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* David Castello-Lopes est journaliste multimedia, diplômé de l’IFP, et enseigne en première année de Master les bases du webdocumentaire.

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP

Après l’école de journalisme, l’appel de l’étranger !

Prolonger à l’étranger la formation de l’Ecole de journalisme de l’IFP: entretien avec Elodie Corvée, Hélène Bielak et Timothée Brisson. 

Trois élèves ont choisi cette année de bénéficier des partenariats de l’Ecole de journalisme avec d’autres écoles situées à l’étranger. A la rentrée, ils poursuivront ainsi d’un semestre leur scolarité de M2 qu’ils viennent d’achever. 

Vous poursuivez votre formation à l’étranger, pour quelles raisons ?

Elodie : Je me suis toujours fixé comme objectif de partir à l’étranger une fois mes études de journalisme terminées. Je voulais partir avec un projet bien solide en lien avec ce que je voulais faire. D’où l’idée de partir en partenariat avec une école de journalisme pour suivre une formation à l’étranger. Les différents partenariats proposés par l’IFP, notamment ceux de Berkeley et de Laval, ont d’ailleurs été l’un des nombreux atouts de l’école qui me l’ont fait préférer aux autres.

Timothée : Je suis déjà parti à l’étranger au cours de mes études (en Ecosse, pour ma troisième année de licence), et l’expérience de l’international m’a tellement plu que c’était impossible de ne pas vouloir réitérer l’aventure. J’ai entrepris mes études de journalisme en voulant leur donner une dimension internationale, qui se concrétise donc maintenant : obtenir quelques mois de formation (mais pas un diplôme) dans un autre pays est un bon moyen de comprendre comment pouvoir trouver des contrats là-bas. J’envisage, tout du moins pour les premières années, de travailler à l’étranger.

Hélène : En troisième année de licence, je suis partie un semestre aux Etats-Unis dans le cadre d’un échange universitaire. Cette expérience m’a beaucoup plu et m’a donné envie de la renouveler dans un autre pays. De plus, j’ai aussi envie de partir pour avoir une bonne maîtrise d’une deuxième langue étrangère, un vrai atout il me semble pour la suite de ma carrière de journaliste. Par ailleurs, j’ai toujours été attirée par le métier de correspondant à l’étranger. Or, l’université Los Andes propose justement une formation pour ce métier. C’est donc l’occasion de pouvoir allier théorie et pratique sur le sujet, car j’ai le projet de piger pour des médias francophones une fois sur place. Le gros avantage est que j’aurais un filet de sécurité grâce à l’université. Enfin, étant donné que j’ai eu un parcours linéaire (après ma licence j’ai pu directement intégrer le Master journalisme de l’IFP), je me suis dit que je pouvais m’accorder six mois de plus à l’université, d’autant plus que je pouvais bénéficier de bourses pour partir…

Comment avez-vous choisi votre destination ?

Timothée : Par intérêt pour le Québec. C’est un endroit qui m’attire depuis très longtemps, et j’y suis allé l’été dernier pour réaliser deux stages de journalisme, toujours dans l’optique que ça m’aiderait à y trouver des contrats plus tard. Le partenariat entre l’IFP et l’Université Laval tombait donc à pic, et correspond en tout point à ce que je recherche, pour ajouter une petite spécialisation sur mon diplôme de l’IFP. Et il faut ajouter que le Québec est une terre d’arrivée fabuleuse pour les jeunes Français diplômés, qui vont à la rencontre d’une population très ouverte et vraiment accueillante. Idéal pour exercer et se faire des armes loin de l’agitation parisienne.

Elodie : Je voulais partir dans un pays anglophone, ainsi, comme je le disais précédemment, les partenariats de Berkeley en Californie et de Laval au Québec m’intéressaient particulièrement. J’ai choisi Laval pour plusieurs raisons. Pour son programme tourné vers l’international, avec notamment une semaine prévue à Washington et New-York pour y étudier les médias américains. Pour ses cours : à la fois théoriques et pratiques, comme à l’IFP, avec un volet presse écrite (ma spécialité) et la possibilité de faire de la radio sur une vraie fréquence. Et enfin, pour des raisons financières : l’accord passé entre les universités françaises et québécoises nous permet de ne payer que les frais de scolarité de notre université.

Hélène : Je voulais partir dans un pays d’Amérique Latine, pour l’espagnol principalement. J’ai hésité un temps avec le partenariat qu’il existe entre l’IFP et une université à Buenos Aires en Argentine. Après avoir comparé les universités de Bogota et de Buenos Aires, je me suis rendue compte que la deuxième proposait des cours qui m’intéressaient moins et en terme de dates, cela coinçait aussi (les cours commençaient dès juillet). D’autre part, l’Argentine est un pays où il y a énormément de correspondants pour des médias francophones, ce qui n’est pas le cas en Colombie.

Votre choix est-il lié à vos projections professionnelles futures (médias, spécialités…) ?

Timothée : Il est lié aux thématiques qui m’intéressent, plus qu’à un média en particulier. Je souhaite réaliser du reportage, à l’étranger et me pencher sur des sujets internationaux. La formation de journalisme international correspond exactement à mes attentes.

Elodie :  Je souhaite faire de la presse écrite, spécialité Culture, ainsi mon choix n’est pas vraiment lié à ce projet professionnel bien particulier. Je souhaite simplement avoir une formation complémentaire à l’étranger, voir ce qui se fait ailleurs, et vivre d’autres expériences.

Hélène : Comme précisé ci-dessus, j’envisage d’être correspondante à l’étranger ; partir un semestre à l’étranger est donc cohérent avec mon projet. Par ailleurs, il me semble que la maîtrise de plusieurs langues étrangères, ainsi qu’une bonne connaissance d’une zone géographique, est un véritable atout dans les rédactions françaises.

Vous allez très bientôt quitter l’IFP, si vous aviez un souvenir plus marquant que d’autres…

Elodie  J’ai énormément de souvenirs de ces deux ans passés à l’IFP. Le plus marquant serait peut-être le premier jour, quand nous ne nous connaissions pas encore. Nous sommes une petite formation et nous nous connaissons tous très bien. C’est toujours assez drôle de se remémorer le premier jour et les a priori que nous pouvions avoir à la fois sur chacun d’entre nous et sur l’école.

Timothée : C’est difficile de choisir un seul souvenir…je pense que la fin de la première année, les vacances/stages et le début de la seconde, ce moment de plénitude où on est déjà un peu formé après une année d’étude, lâché presque dans le vif du sujet pour un été de stage où on apprend énormément, et l’excitation de la rentrée, tout gonflé d’expérience. Et il faut commencer à penser à l’avenir, à ce qu’il nous réserve à la fin de l’IFP.

Hélène : Les Assises du Journalisme de Poitiers en novembre 2011 resteront dans les annales de l’IFP !

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Legavre, directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP